En 1953, l’ex-agent secret Ian Fleming invente James Bond et lui offre une première aventure littéraire, Casino Royale. Le succès est tel que l’espion devient en 1962 personnage de cinéma. Il a dans James Bond contre Dr No – les traits de Sean Connery et, comme les diamants, devient éternel. Passionné par la culture populaire, qu’il n’a eu de cesse de commenter, analyser et décortiquer, Umberto Eco – décédé vendredi soir à l’âge de 84 ans – s’est penché quatre ans plus tard, dans un texte écrit pour la revue Communications, sur le matricule 007. Il est le premier intellectuel à avoir travaillé sur Bond, à une époque où celui-ci était considéré comme une figure héroïque engendrée par la Guerre froide pour divertir les masses, non comme un objet d’étude universitaire digne d’intérêt.

Son article s’intitule Une combinatoire narrative, et il dresse les contours de l’archétype de la mission bondienne à partir de la vingtaine de romans et nouvelles publiées par Fleming entre 1953 et 1966, les dernières l’étant à titre posthume. L’Italien y défend la thèse qu’«il y a déjà, dans Casino Royale, tous les éléments permettant de construire une machine fonctionnant sur la base d’unités assez simples soutenues par des règles rigoureuses de combinaisons». Ces unités sont en fait des oppositions canoniques à partir desquelles Fleming peut à sa guise composer d’infimes variations à même de légèrement renouveler sa recette sans en altérer le goût. «Bond et son supérieur hiérarchique M», «Bond et le méchant», «la femme et Bond» ou encore «le méchant et la femme» figurent parmi ces oppositions, facilement identifiables dans les romans comme dans les films. Mais Eco ne s’est pas limité aux antagonismes entre personnages. Il a également mis en évidence des dualités plus théoriques, comme «devoir et sacrifice», «amour et mort», «loyauté et déloyauté» ou «nature exceptionnelle et mesure».

Dans son court essai, Eco parle également de la force morale de Bond et de sa fidélité obstinée à son devoir, «qui lui permettent de surmonter certaines épreuves inhumaines sans exercer de facultés surhumaines». Une analyse qui, si elle est stricto senso correcte vu que Bond n’est pas un superhéros, doit être relativisée en ce qui concerne le cinéma au vu des cascades improbables réalisées par l’espion britannique. Mais il existe bien, avançait l’auteur du Nom de la rose, un schéma invariable des aventures de 007, construit autour de neuf passages obligés – comme «le méchant prend Bond» ou «la femme se présente à Bond» – qui reviennent invariablement, mais pas forcément dans l’ordre. Ce sont ces passages obligés qui ont servi d’ingrédients de base à la franchise cinématographique, avant que la recette de base mise au point par Fleming ne soit agrémentée d’épices comme les cascades, les gadgets ou le tour du monde qu’effectue le personnage dans la plupart des films.

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A chaque nouveau long métrage, il est frappant de constater que l’analyse proposée par Eco était d’une grande finesse, par exemple lorsqu’il décrivait le méchant type: «Le méchant voit le jour dans une zone ethnique qui va de l’Europe centrale aux pays slaves et au bassin de la Méditerranée. Il est habituellement de sang mêlé et ses origines sont complexes et obscures. Il est asexué ou homosexuel; en tout cas, il n’est pas sexuellement normal. Doué de qualités exceptionnelles d’invention et d’organisation, il a entrepris pour son compte une activité considérable qui lui permet de réaliser une immense fortune.» Cette définition convenait par exemple parfaitement à Silva, joué par Javier Bardem dans Skyfall (2012). Quant à la «James Bond girl», Eco la voyait comme une «jeune fille est belle et bonne. Elle a été rendue frigide et malheureuse par de dures épreuves subies pendant l’adolescence. Cela l’a préparée à servir le Méchant. Par sa rencontre avec Bond elle réalise sa propre plénitude humaine. Bond la possède mais finit par la perdre.»