Le divertissement fait confiance à ses appâts. Comment, sinon, oserait-il proposer, à quelques mois d'intervalle, deux films aux concepts identiques? Le premier, Fourmiz, une production Dreamworks sortie en Suisse romande le 18 novembre, est toujours projeté. Le second, 1001 pattes, de chez Disney, le suit aujourd'hui. L'un comme l'autre racontent l'histoire d'une fourmi qui sauve sa colonie. L'un comme l'autre sont des longs métrages en images de synthèse, respectivement les deuxième et troisième après Toy Story en 1995.

Pour l'avènement du cinéma par ordinateur, cette collision est aussi absurde que si deux compagnies adverses avaient produit chacune sa version du Chanteur de jazz à l'arrivée du parlant. C'est un comble dans la guerre qui déchire Hollywood depuis que Dreamworks, le studio dirigé par Steven Spielberg, a mis les pieds sur les plates-bandes que la seule Disney World Company arrose depuis septante ans. Certains intéressés doutaient que ce hasard fût fortuit et s'étaient dits «furieux». Ils voulaient dire «pillés» (Le Temps du 11 décembre 98).

Les chiffres ont déjà tranché: à ce jour, 1001 pattes devance Fourmiz partout, avec 200 millions de dollars contre 150. Et c'est encore l'Onc' Walt qui rafle la mise dans le dessin animé traditionnel: 200 millions pour le Prince d'Egypte de Dreamworks contre 300 pour le Mulan de Disney, qui sera, de surcroît, distribué sur le marché chinois (lire ci-dessous). Victoire relative: les résultats de Dreamworks – exceptionnels – marquent la fin de l'omnipotence Disney.

Deux cyberfourmis – Z4195 dans Fourmiz et Flip dans 1001 pattes – tiennent aujourd'hui entre leurs mandibules 3D le début d'une nouvelle histoire du cinéma (le virtuel), la fin d'un monopole (Disney) et quelques millions de spectateurs ($). Un moment unique dont il faudrait pouvoir dire «j'y étais!», comme au premier pas d'Armstrong. «J'y étais!», oui, pour deux fois 15 francs. Et c'est là que le bât blesse: papa et maman ont-ils une seule bonne raison de jouer le jeu? Eh bien, oui.

Parce que Z4195 contre Flip, c'est fourmi des villes contre fourmi des champs. Là où Fourmiz proposait une vision urbaine, claustrophobe et crépusculaire, 1001 pattes sent la rosée du petit matin et les extérieurs verdoyants. Sans compter le trait cartoonesque du réalisateur John Lasseter (Toy Story). Ah, ces couleurs du bonheur en Cinémascope et ces personnages rondelets qui réhabilitent le mot «chou» (à prononcer en penchant la tête) comme appréhension de la tendresse qu'ils inspirent!

Cette histoire de fourmis raconte ce qui distingue Disney de Dreamworks. Dans Fourmiz, Z4195 prenait sa destinée en main: volontarisme d'une compagnie, Dreamworks, qui cherche à bluffer l'univers du divertissement. Dans 1001 pattes, au contraire, ce sont les gaffes de Flip qui l'obligent à engager des aides, sept mercenaires – ou presque – issus d'un cirque de puces. L'attitude d'un studio, Disney, si installé qu'il peut s'offrir quelques facéties, comme un brin de folie qui pousse sur la montagne de guimauve de l'empire Mickey. Pourvu que la concurrence de Dreamworks ne le sectionne pas. Il est encore si petit.

1001 Pattes (A Bug's Life), de John Lasseter (USA 1998).