Le 11 juin 1190, Frédéric I de Hohenstaufen, dit Barberousse, dit aussi l’Empereur – d’Allemagne, d’une partie de l’Italie et de diverses autres choses dont certains territoires alpins –, se noie dans une rivière de Cilicie, au sud de l’Anatolie. On suppose que, échauffé par une bataille soutenue contre les Seldjoukides à Konya, il a voulu se rafraîchir et aurait commis l’imprudence de le faire sans enlever son armure. Ce qui est bizarre car, autrement, c’était un type plutôt futé.

Mais que fait donc l’empereur d’Allemagne en Cilicie? Une croisade, bravo, on voit que vous ne dormez pas. La troisième, plus exactement.

Frédéric n’est pas seul sur le coup. Il y a aussi le roi de France, Philippe Auguste et le tout nouveau roi d’Angleterre, Richard Cœur de Lion. Alors que Frédéric est parti via la Thrace – où il a pas mal traîné et pillé – et Byzance, ces deux-là marchent vers Messine, où ils passeront l’hiver dans l’attente d’une accalmie leur permettant de traverser la Méditerranée.

Une croisade est un événement politico-mondain à ne pas rater, quelque chose comme le Forum de Davos. En un peu plus incertain question sécurité, surtout pour ceux qui oublient d’enlever leur cuirasse. Et en nettement plus long: Philippe Auguste, qui a une succession de Flandre à régler, ne fait qu’un saut en Terre sainte mais cela lui prend tout de même un an et demi, voyage compris. Richard, lui, restera un an à régater avec Saladin, un Kurde appartenant au même club qu’eux. Celui des gens qui sont invités au G8, pour prendre une comparaison actuelle.

Et pendant ce temps-là, leurs royaumes? Eh bien, pendant ce temps-là, pas grand-chose. Non qu’il s’agisse de roitelets au petit pied. Bien au contraire: ils sont si grands que leur seule absence suffit à pacifier leurs terres. C’est d’ailleurs un peu pour ça qu’ils partent tous ensemble: cela leur permet de se tenir à l’œil. Et comme tous les journalistes les suivent, ceux qui restent sont assez peinards. Comme pendant le G8. Ou le WEF. Mais plus pour longtemps.

Peinards pendant deux ans pleins? Bon, il faut relativiser: généralement parlant, ce n’est pas une époque très peinarde. Mais raisonnablement peinards. Il faut dire que les gens ne sont pas seuls à voyager lentement. Les nouvelles font de même.

Prenez le pape. Le pape, alors, est un peu comme Moody’s. Il détient à la fois un pouvoir temporel et un pouvoir spirituel et on ne sait jamais très bien au nom duquel il cause. Il peut dégrader sérieusement la note d’un souverain en l’excommuniant. C’est le pape qui décide qu’une croisade doit avoir lieu et les rois ont intérêt à obtempérer même si les marchés traitent parfois une excommunication par-dessous la jambe, comme cela peut arriver avec les notes de Standard & Poor’s.

La troisième croisade a été lancée le 29 octobre 1187 pour reprendre Jérusalem, conquise par Saladin vingt-sept jours plus tôt. Le pape n’avait pas traîné: il a réagi au quart de tour. Mais il avait fallu le temps de lui apporter la nouvelle. Pendant un mois, vue de Rome, Jérusalem était toujours chrétienne, il n’y avait donc aucune raison de s’agiter. Un peu comme ces étoiles éteintes qui continuent de briller dans le ciel, à cette différence près que Jérusalem est tout de même beaucoup moins loin.

N’empêche: quelle paix comparé aux bourses en direct et aux flux RSS d’aujourd’hui! Même si les mœurs étaient alors un peu plus rugueuses, je me dis qu’il devait faire bon être un Européen moyen en l’an de grâce 1190. Quand tout le G3 était occupé à faire la croisade entre Edesse et Saint-Jean-d’Acre.

A condition bien sûr d’avoir la tête assez froide pour ne pas y partir soi-même.

Le pape détient à la fois un pouvoir temporel et un pouvoir spirituel et on ne sait jamais bien au nom duquel il cause