■ «La Veuve et l’enfant», Daniel Maggetti, Zoé, 142 p.

Au cœur des Cent Vallées, «pays d’infortune» dans le Tessin du XIXe siècle, deux êtres que tout sépare, relégués chacun aux marges de leur monde, vont oser faire un pacte silencieux, celui de la vie. Par-delà les a priori et les conventions. Don Tommaso Barbisio, prêtre italien, habitué aux raffinements des salons, se retrouve exilé dans ce hameau sombre après une affaire de mœurs. Anna Maria vient lui faire la cuisine et le ménage. Elle est veuve, elle parle peu. Le village bruisse des malédictions qui pèsent sur elle. Cette histoire de transformation intérieure, Daniel Maggetti la déroule avec une maîtrise superbe, maniant les couleurs qui tout à coup éclairent la «montagne qui hurle»; les langues, avec ce dialecte de la vallée qui s’invite au détour des ruelles; les rythmes des êtres et des saisons. Dans cet écrin, les émotions se déploient et impriment leur marque, forte, sur le lecteur.

■ «Les Prépondérants», Hédi Kaddour, Gallimard, 464 p.

Un protectorat français au Maghreb, au début des années 1920. Les colonisateurs «prépondérants» et la population arabe vivent côte à côte dans un équilibre fragile. L’irruption d’une équipe de cinéma de Hollywood brouille les frontières sociales et sème le trouble. Au centre de ce tourbillon, un jeune fils de cheikh, Raouf, étudiant brillant, fait son éducation sentimentale et politique. Il la complétera au cours d’un voyage de formation en France et dans l’Allemagne occupée et humiliée. Le retour est amer: Les Prépondérants (lire en p. 39) est aussi le livre des occasions ratées. Un roman de forme classique, vibrant de destinées et d’histoires, un récit d’aventures écrit avec une rare élégance par un poète imprégné de culture arabe et occidentale. Les Prépondérants a de quoi séduire les jurés des grands prix.

■ «Sans état d’âme», Yves Ravey, Minuit, 126 p.

Un roman noir, dans la manière impeccable d’Yves Ravey, tracé à la pointe sèche. Gustave conduit des camions sur les routes des pays de l’Est. Il va devoir quitter la maison que son père a construite, confisquée pour dettes par Blanche, sa voisine qui nourrit des projets immobiliers. Sa mère est en maison de retraite, sa mémoire effacée. Gu aime Stéphanie, la fille de Blanche, qui lui préfère un Américain de passage. La tragédie est programmée. Comme souvent chez Ravey, on retrouve dans ce court récit le poids de la famille, les conflits d’argent et de classe, la province, les machines agricoles et les belles voitures. Et aussi le fantôme de la guerre, l’air de la trahison, la frontière toute proche, les Balkans en horizon. C’est Gu qui raconte son histoire, en flash-back, avec la sobre naïveté d’un esprit simple.

■ «Jiminy Cricket», Olivier Sillig, L’Age d’homme

Tout commence par une panne de moteur comme dans le «Petit Prince» de Saint-Exupéry. Pas d’avion ici mais un minibus conduit par John, un routard Anglais perdu dans l’Aveyron. Nous sommes en 1974. Comme par enchantement, un jeune homme apparaît à ses côtés, sur la route nationale déserte, pour l’aider à pousser l’engin. Il s’appelle Jérémie Crichon, John le rebaptise immédiatement Jiminy Cricket. C’est le début d’un envoûtement qui finira mal. Olivier Sillig signe le roman d’un ensorcellement collectif et sa grande réussite est d’avoir trouvé une écriture en miroir, qui captive le lecteur, l’envoûte lui aussi. Tout le récit est nimbé par la légèreté presque irréelle du personnage central, cet être qui n’existe que par et pour les autres tandis que dans le même temps, l’ombre du drame à venir, plane, en continu. Cette double tension, d’ombre et de lumière, défini le goût qui reste en bouche, une fois la lecture terminée.

■ «En toute franchise», Richard Ford, trad. de l’anglais par Josée Kamoun, L’Olivier, 236 p.

C’est une vieille connaissance que nous allons retrouver dans ces pages: Frank Bascombe, héros récurrent que Richard Ford (Prix Femina étranger en 2013 pour Canada) remet en scène à l’âge de 68 ans. Toujours aussi désabusé que par le passé, cet ancien agent immobilier se dit prêt à affronter l’automne de sa vie sans se faire d’illusions sur le fiasco qui lui sert d’avenir. Ce qu’il nous raconte, c’est son quotidien – de plus en plus calamiteux – et ses multiples tracas, en attendant de passer le Noël 2012 dans une petite ville du New Jersey, alors que la région vient d’être dévastée par l’ouragan Sandy… Un roman orageux et souvent caustique sur les affres du vieillissement. Avec un chapelet de scènes tragicomiques et pas mal de coups de griffe contre une Amérique que Richard Ford juge aussi patraque que son héros.

■ «Un Papa de sang», Jean Hatzfeld, Gallimard, 260 p.

Jean Hatzfeld est retourné au Rwanda scruter les effets du génocide de 1994. Après Dans le nu de la vie, Une Saison de machettes (Prix Femina essai 2003), La Ligne de flottaison puis La Stratégie des antilopes (Prix Médicis 2007), le voici qui, vingt ans plus tard, revient vers les marais, vers les collines de Nyamata où le sang a coulé. Que sont devenus les acteurs du massacre, survivants ou bourreaux qu’il a interrogés jadis? Comment vivent les enfants, qui ont grandi avec les fantômes errant parmi les papyrus et les roseaux? L’écrivain recueille leurs histoires, leurs dires, leur parler aussi, qui se déploie dans ce français différent, riche, frappant. Loin de dévaster, la lecture de la patiente et belle documentation que Jean Hatzfeld fait du génocide rwandais ramène l’humain à l’essentiel, à sa grandeur et à sa misère. Elle montre aussi la force de la vie.

■ «L’Œil de l’espadon», Arthur Brügger, Zoé, 155 p. (parution 3 septembre)

Grand magasin, rayon poissons. On y vide des corps arc-en-ciel, on y écaille, on y découpe, on emballe, on arrange huîtres et palourdes, dorades et soles en procession alléchante. Et lorsqu’un espadon débarque, c’est le grand large! Arthur Brügger, né en 1991, auteur de Ciao Laetizia (Encre Fraîche) et jeune diplômé de l’Institut littéraire suisse, a fait de son héros, Charlie, un apprenti poissonnier dans une grande surface. Dans son œil se reflète la vie d’un grand magasin, le monde de la vente, les plaisirs et chicaneries des employés. Charlie, l’orphelin, est un peu naïf, mais il se soigne avec l’aide d’Emile, notamment, qui lit et lui fait lire des livres qu’il récupère clandestinement dans ce pays de Cocagne, inaccessible, qu’est le supermarché. Tout est à portée de main, mais on n’ose pas, on ne peut pas y toucher…

■ «Délivrances», Toni Morrison. Trad. de l’anglais par Christine Laferrière. Christian Bourgois, 197 p.

De livre en livre, Toni Morrison interroge l’inconscient de l’Amérique et elle y revient dans ce roman – le onzième – en montrant à quel point les préjugés raciaux contaminent les relations humaines, y compris celles des Noirs entre eux. Son récit commence dans la Pennsylvanie des années 1990 où Sweetness, une «mulâtre au teint clair», donne naissance à la petite Lula Ann, une fillette qui ne cessera de la dégoûter tellement elle est noire. Rejetée dans sa propre famille à cause de la couleur de sa peau, Lula Ann grandira avec l’humiliation pour seule compagne, avant de commettre l’irréparable: afin de retrouver grâce aux yeux de sa mère, elle n’hésitera pas à accuser sa maîtresse de pédophilie… Ce faux témoignage la hantera toute sa vie et c’est sa quête de rédemption que raconte le Nobel 1993 dans ce récit aux allures de conte cruel.

■ «Le Rêve du retour», Horacio Castellanos Moya, trad. de l’espagnol par René Solis, Métailié, 156 p.

Les guerres et les coups d’Etat qui ont ravagé l’Amérique centrale dans les années 1970 et 1980 sont au cœur des romans de Castellanos Moya. Rien d’étonnant à cela: il est né au Honduras, a grandi au Salvador. Sur un mode tour à tour tragique ou burlesque, il peint avec efficacité les effets de la terreur sur les individus. Le Rêve du retour est plutôt du côté du burlesque. Vers 1990, le journaliste Erasmo Aragón vit en exil au Mexique. Il rêve d’une nouvelle vie au Salvador, qui lui permettrait de se réaliser comme écrivain et aussi de larguer femme et enfant. Velléitaire, paranoïaque, hanté de fantasmes et de peurs, il consulte un mystérieux compatriote, un vieux médecin qui lui inflige des séances d’hypnose, avant de disparaître. Castellanos Moya montre à nouveau, cette fois avec ironie, les ravages de la violence.

■ «Un cheval entre dans un bar», David Grossman, trad. de l’hébreu par Nicolas Weill, Seuil, 230 p.

Après son roman le plus brûlant et le plus douloureux, Une femme fuyant l’annonce (Prix Médicis étranger en 2011), on attendait le retour de David Grossman, cette voix si attachante de la littérature israélienne. Cette fois, il signe une histoire qui semble être aux antipodes puisque nous sommes sur la scène d’un club miteux où Dovalé, un humoriste passablement provocateur, fait son one-man-show en débitant plaisanteries salaces et blagues cochonnes. Le public en redemande jusqu’à ce que la présence dans la salle d’un ancien ami du comédien fasse resurgir en lui de terribles blessures, des plaies incurables qui remontent à leur passé commun… Un scénario superbement orchestré, où la bouffonnerie vire peu à peu au drame sous la plume d’un romancier qui ne cesse de se renouveler, de livre en livre.

■ «Un Amour impossible», Christine Angot, Flammarion, 218 p.

Les critiques n’ont pas épargné Christine Angot ces dernières années. Elle a été raillée pour Le Marché des amants, poursuivie en justice pour Les Petits, jugée légère dans La Petite Foule; elle a choqué avec Trois Semaines de vacances où elle racontait par le menu les sévices que lui infligeait son père incestueux. Un Amour impossible (lire en p.37), qui paraît cette rentrée, est un livre de réconciliation. Il se tourne vers sa mère, elle aussi humiliée par le père de sa fille. Christine Angot y écrit deux histoires d’amour: celle «impossible» avec le père pervers, celle qui, finalement, redevient possible, avec sa mère aimante. Une écriture à vif, prenante, périlleuse et intense. Y aura-t-il enfin, pour elle qui n’en a jamais eu, un prix littéraire important à la clé?

■ «Solal Aronowicz, Holocauste», Florian Eglin, La Baconnière, 334 p.

Solal Aronowicz, antihéros sulfureux et irascible de l’auteur genevois Florian Eglin, en est déjà au troisième volume de ses aventures. Celui qu’on avait vu croiser le fer avec des enseignants genevois dans un premier livre, puis saccager la Maison de Rousseau et de la Littérature dans un second, poursuit ici sa besogne cathartique et brutale. Très british et propre sur lui, l’air bath, prompt à la formule qui fait mouche, il accumule les intrigues aussi absurdes que fulgurantes – une vivacité qui se répercute dans l’écriture spontanée et nerveuse du jeune auteur. La lecture est jubilatoire, quoique le ton soit moins léger dans ce troisième tome. Pour cause, il porte le titre Holocauste. L’auteur y entame un discours plus critique. Un pari risqué pour un livre d’action, mais qui donne au propos de gagner en profondeur.

■ «2084», Boualem Sansal, Gallimard, 272 p.

Soixante-six ans après la parution de 1984, référence absolue de la littérature d’anticipation, l’écrivain algérien Boualem Sansal se mesure à George Orwell. Le roman de cet adversaire courageux des islamistes aussi bien que des régimes autoritaires actualise les angoisses. Plutôt qu’un paradis d’un genre communiste, Sansal imagine un immense empire nommé Abistan, du nom du prophète Abi, le Délégué de Yöhla. Comme dans 1984, un homme doute et mène sa petite enquête autour de l’unique et grande Vérité. Sansal fait sa fête à la manipulation mentale. Au fond, 2084 est un post-scriptum à 1984, précisant que les ressorts de l’oppression et de la terreur sont les mêmes avec ou sans Dieu. Mais chut, «Dormez tranquilles, bonnes gens, tout est parfaitement faux et le reste est sous contrôle».

■ «L’Oragé», Douna Loup, Mercure de France, 222 p.

On regrette d’arriver à la fin de L’Oragé (lire en p. 36) tant on est entré dans le souffle de cette écriture, large comme le ciel de Madagascar. Tant ce roman, le troisième de la Franco-Genevoise, fait respirer. A partir de la jeunesse de deux poètes malgaches des années 1920, Jean-Joseph Rabearivelo et Esther Razanadrasoa, Douna Loup tisse une ode à la liberté d’être, de créer et d’aimer. Une ode aux pouvoirs des mots qui se tiennent, multiples et scintillants, face à la machine à broyer de la colonisation. La romancière le fait avec une langue qu’elle invente, libre elle aussi et très maîtrisée. En refermant le livre, on sait que l’on va tout faire pour lire encore ces deux poètes malgaches devenus si proches. Et l’on sait aussi que L’Oragé ferait un très beau Goncourt. Juste récompense pour un talent d’une originalité qui a frappé dès les débuts de Douna Loup en 2010, avec L’Embrasure.

■ Jón Kalman Stefánsson, «D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds», trad. de l’islandais par Eric Boury, Gallimard

La petite ville islandaise de Keflavik fait partie de ces lieux auxquels on ne songe jamais. Prise en tenaille entre des montagnes aux crêtes acérées et une mer noire, elle est pourtant le théâtre de cette «force qui ravage les vies et rend les déserts habitables». Car c’est aux formules de l’attachement que s’intéresse Jón Kalman Stefánsson. Celui qui s’était imposé en maître des lettres nordiques avec Entre Ciel et Terre revient aujourd’hui avec une chronique familiale au titre énigmatique, D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds. Les récits de plusieurs générations s’y alternent dans une atmosphère de bout du monde. Il semble que, d’une époque à la suivante, on revienne toujours à cette ville. Difficile de ne pas se laisser envoûter par cette écriture ondoyante, qui enveloppe les solitudes et réchauffe un paysage minéral.