Spectacle

1789 ou le bonheur de la Révolution à Genève

Le metteur en scène Joël Pommerat et sa bande ont offert au public genevois mardi et mercredi une nuit d’histoire magnifique d’intelligence et de jeu

Ça crépite pendant cinq heures et on a l’impression que dix minutes à peine ont passé. Ce n’est pas le chroniqueur survolté comme un sans-culotte qui lâche ce commentaire au bout du Ça ira (1), fin de Louis, magistrale saga signée Joël Pommerat. C’est un pneumologue émérite, la pupille séditieuse, croisé dans le hall du Bâtiment des forces motrices à Genève. «Sublime», lâche en écho une habituée. Marine Le Pen, Emmanuel Macron rêveraient de produire cet effet. Mais il n’est pas sûr qu’ils soient aussi brûlants sur leur ring cathodique, aussi libres dans leurs gestes et précis dans leurs intentions que les quatorze acteurs de cette joute colossale.

Lire: «La France révolutionnaire au théâtre, le prodige de Joël Pommerat» (LT 29.04.2017)

Vous avez tout oublié du printemps 1789, de la banqueroute du royaume de France, de l’insolence d’une noblesse allergique à l’impôt, des mères qui réclament du pain? Peu importe. Joël Pommerat et sa troupe rallument le feu de ces journées. Sur scène, une table de conseil d’administration. On y attend Louis XVI, il arrive, foulée de vainqueur, crâne technocratique, cravate en soie rose, protecteur comme il faut. A ses côtés, un premier ministre grisâtre diagnostique la faillite. Il faut un effort de toute la nation. Le roi opine et convoque les états généraux, soit trois assemblées, les représentants de la noblesse d’un côté, ceux du clergé de l’autre, ceux du tiers état dans une autre salle.

Eruptif et jouissif

Pourquoi cette mêlée vous happe-t-elle? Parce que Joël Pommerat écrit au présent cette histoire ancienne: la pensée est en partie d’époque, la langue d’aujourd’hui. Parce que les comédiens ne reconstituent pas les événements, mais s’affrontent comme s’il en allait de leur vie. Et c’est ainsi que vous êtes pris, dans votre fauteuil, entre mille feux. Dans votre dos, c’est le pragmatique Gicart qui appelle à respecter les cadres établis. A vos côtés, c’est Mme Lefranc qui agonit cette tiédeur et exige l’égalité.

Ce théâtre est politique, sur un mode éruptif et jouissif. Spectateur, vous voilà au cœur de l’arène. Tiens, elle apparaît justement, la reine, petit tailleur blanc, pomponnée comme pour le bal du dimanche. Louis XVI, lui, chancelle de vexations en capitulation. Jusqu’à sa profanation, cette scène sidérante où il subit les attouchements de trois femmes du peuple. Baiser interminable. Accolade assassine. Dégradation d’un corps jusqu’alors sacré. «Ah, bon…» soupire le monarque, sonné dans le tumulte.

Une parole qui transforme le réel

La tentation est forte de projeter sur la fresque un autre film. Dans cet insoumis-là, on croit voir Jean-Luc Mélenchon. Dans cette envolée, Emmanuel Macron. Mais Ça ira (1)… ne fait écho à l’actualité que par accident. Ce qu’il met à jour, ce sont des constantes de l’imaginaire politique français, les fondements d’un rapport au pouvoir: le goût de la tournure, cette conviction que la parole est performative, qu’elle transforme le réel, que Cicéron est le Jiminy Cricket de tout député qui se respecte; la sacralisation de celui qui tient le sceptre, monarque jadis, président aujourd’hui; l’impératif catégorique d’être à la hauteur.

Le débat vous épuise? Joël Pommerat rappelle qu’il est un maître de la rupture poétique. Marie-Antoinette et sa belle-sœur jouent au billard sous une ampoule roturière. Et Louis, entre deux coups de queue, déclare qu’il ne se fiera plus qu’à lui-même. «Ça ira…» se rassure-t-il, comme Ceausescu à Bucarest sur les flammes de la révolution. A l’ultime «Ça ira…», on est debout, épique de la tête aux pieds.

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