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1929, le cinéma à l’aube de sa révolution sonore

A l’occasion de la sortie du film «The Artist»

«On mande de Londres au Journal de Genève:

Le cinéma silencieux est-il en train de mourir? Il semble bien que son agonie a commencé. De plus en plus, les salles des silents se vident, de plus en plus les écrans deviennent bruyants et sonores. Le programme d’une semaine à Londres est significatif: sur 14 cinémas du centre, 11 sont des hall talkies et ceux-ci gagnent peu à peu la périphérie, les faubourgs et la province. […]

Le succès des films parlants est certes dû en grande partie à leur nouveauté, mais à côté de cela on constate une transformation dans les réactions du public. C’est en réalité une nouvelle éducation de la mentalité des foules qui est en train de se produire: on s’accoutume à percevoir un bruit quand on voit un objet tomber à terre, on s’habitue à entendre le son d’une voix lorsque l’on voit des lèvres se mouvoir à l’écran. La conséquence est claire, les silents n’intéressent plus parce qu’ils paraissent ridicules. Demandez à la petite shop girl, à tous ceux qui semaines après semaines composent ces files interminables qui attendent devant les salles de spectacle, ils vous feront tous la même réponse: le silent est du passé, le silent ennuie. […]

Le talkie est devenu un danger public, il vide les théâtres et il tue toutes les productions cinématographiques d’un ordre supérieur. Nous ne voulons pas dire pour cela qu’il est en lui-même un genre inesthétique, certes pas, mais il faut reconnaître qu’il végète pour le moment dans une complète médiocrité, ce qui est compréhensible d’un côté puisque c’est un art entièrement jeune. Depuis son apparition le niveau artistique a baissé de plusieurs points. […]

Que va-t-il se passer maintenant? Il est probable que deux genres de films vont se disputer le marché: le film national et le film international. […] Le film international est celui qui sera distribué à travers le monde entier, le conflit entre le son et le silence s’y résoudra d’une façon intermédiaire. Ce sera le film sonore où seuls les objets émettent un son, où les lèvres humaines ne parlent pas. […]

Ainsi l’on voit les problèmes complexes que soulève le talkie.Le talkie est, croyons-nous, une innovation pleine de nouvelles possibilités, mais celles-ci en raison des phénomènes économiques et ethniques risquent de ne jamais se développer entièrement. Pour le moment dans la lutte qui se livre sur l’écran entre le silence et le son, c’est ce dernier qui remporte la victoire.

Le silence ne reviendra-t-il jamais? Qui pourrait le dire? Peut-être un jour l’homme fatigué de l’agitation extérieure d’une vie bruyante viendra-t-il rechercher à nouveau sur le silence d’un écran l’image d’une vie muette…»

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