Comment, en 1982, Genève ratait un rendez-vous avec l’art

Machine Une œuvre de Dennis Oppenheim avait été l’objet d’une polémique. Sa maquette est visible tout l’été

Alors même que, selon la tradition, l’été genevois pare la Rade de manèges pétaradants et de feux d’artifice éblouissants, une drôle de machine surgie de l’histoire fait écho à ces manifestations festives. Elle est visible jour et nuit derrière la vitrine de Halle Nord, place de l’Île, mais nous encourageons à la découvrir plutôt lors d’une des visites guidées proposées. Parce qu’il y a des récits, et donc de l’échange possible, autour de ce qui n’est en fait qu’une maquette au 1/16e d’une œuvre qui n’a jamais existé, que les conférenciers élargiront toujours le propos. Et simplement pour voir de plus près tous les détails de l’objet. Mentale et monumentale, la Launching Structure #3 (structure de lancement) est une des incroyables machines conçues par l’artiste américain Dennis Oppenheim (1938-2011). C’est un objet complexe, qui rassemble dans une structure unique une série de systèmes, comme un vaste Luna Park en miniature, sans les clinquants. Une fête du mouvement, de l’énergie, au premier regard. Et un lot de casse-tête aussi, à y regarder de près.

Une rampe de lancement

On a encore pu s’en rendre compte ces derniers mois avec les attaques contre les œuvres de Paul McCarthy et d’Anish Kapoor à Paris, ou pour la démolition d’une œuvre de Jean-Pierre Raynaud à Québec, l’art public peut être l’objet de vives polémiques. Ainsi, la machine pyrotechnique de Dennis Oppenheim a rempli des pages de courriers des lecteurs en 1982. Le Journal de Genève leur a largement ouvert ses colonnes. Et la pétition lancée par le parti d’extrême droite Vigilance pour s’y opposer était titrée «pas de Cap Kennedy au parc Bertrand». Qu’on se souvienne, ou qu’on s’imagine: l’un des parcs les plus bourgeois de Genève, dans le quartier de Champel, devait accueillir une œuvre proposée par un artiste qui faisait parler de lui depuis une bonne dizaine d’années en art contemporain mais qui bien sûr était un parfait inconnu pour la plupart des citoyens genevois.

L’œuvre était censée couronner une relation privilégiée entre Genève et Dennis Oppenheim. L’Association pour un Musée d’art moderne, qui luttait alors pour la naissance de ce qui sera finalement douze ans plus tard le Mamco, avait passé commande à l’artiste d’une série de machines sculpturales. En 1980, on avait pu en voir une au Musée d’art et d’histoire.

L’artiste développait aussi des projets pour l’espace public. A Bâle, il avait créé A Station for Detaining and Blinding Radio-Active Horses qui avait ensuite trouvé sa place dans le parc du Kroller Muller Museum d’Otterlo, aux Pays-Bas. Le projet genevois était du même ordre. De vastes dimensions (près de quarante mètres de long pour sept à huit de haut), avec des éléments qui devaient pouvoir être animés manuellement, par l’électricité et le gaz, il était aussi susceptible de devenir réellement, comme son nom l’indique, une rampe de lancement de feux d’artifice.

Esthétique mécanique

Tout ce bruit potentiel en a effrayé certains mais c’est plus encore l’esthétique mécanique qui semblait heurter. Finalement, lors de l’inauguration de la maquette au Musée d’Art et d’Histoire, le 26 mars 1982, après des semaines d’une polémique qui n’avait tenu qu’à quelques dessins et beaucoup d’a priori, le conseiller administratif, René Emmeneger, annonce l’abandon du parc Bertrand comme lieu d’accueil du projet. Il n’y en aura jamais d’autres.

Reste cette maquette, magnifique en elle-même. Dennis Oppenheim a réalisé, durant son élaboration à l’Ecole supérieure des beaux-arts avec des étudiants et des passionnés, une série de dessins qui rendent compte des problèmes formels rencontrés et de leur résolution. Le processus étant chez lui aussi essentiel que le résultat. Ces dessins, qui appartiennent comme la maquette à la collection du Fond d’art contemporain de la Ville de Genève, sont visibles actuellement au Mamco.

Dennis Oppenheim, Open Oppenheim, jusqu’au 30 août, Halle Nord, place de l’Île, Genève. Programme des visites sur www.halle-nord.ch