20 ans

1998-2018: les coups de cœur culturels du «Temps»

Littérature, musique, photographie, théâtre: les journalistes de la rubrique culturelle présentent les œuvres et les artistes qui ont illuminé ces deux dernières décennies. Un artiste par genre, le choix fut rude

Cette année, Le Temps fête ses 20 ans. Né le 18 mars 1998, il est issu de la fusion du Journal de Genève et Gazette de Lausanne et du Nouveau quotidien. Nous saisissons l’occasion de cet anniversaire pour revenir sur ces 20 années, et imaginer quelques grandes pistes pour les 20 suivantes.

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Afin de marquer les 20 ans du Temps, les journalistes de la rubrique culturelle se sont concertés et ont choisi une œuvre ou un artiste qui les a marqués plus que les autres. Voici donc une partie de pêche miraculeuse et absolument subjective, dont nous ne vous présentons que les plus beaux trésors. Souvenirs d’une enfance et d’une adolescence en journalisme – vingt ans d’exploration et de passion – en quelques pépites.


Littérature: Du temps avec des mots

Penser au temps écoulé, c’est penser à son flux, à ce qu’il dit de nous. Dans Les Années, paru en 2008 chez Gallimard, Annie Ernaux tisse devant nous, avec des mots, la toile du temps. Ce roman fascinant s’ouvre dans les années 1940: «Je me suis située au début de la mémoire», dira-t-elle. Puis, la romancière déroule, la grande étoffe du temps, disant l’ici et maintenant de tous ces moments qui l’ont menée de la petite fille d’Yvetot vers la professeure, la mère, l’amoureuse, la grande romancière qu’elle est devenue à l’aube du XXIe siècle.

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Le livre est richement brodé, plein de détails comme une grande tapisserie de phrases, de rengaines, de souvenirs, de sensations, tous liés à un moment donné. Fille d’épiciers-cafetiers, Annie Ernaux s’inscrit dans le monde, dans la société. Elle se souvient des produits, des chansons, des livres, de tout ce qui fait la substance même de la vie. Les Années, c’est aussi une histoire des femmes qui donne à ressentir, organiquement, le chemin parcouru de l’après-guerre à nos jours.

Les Années n’a rien d’une autobiographie, même si le temps se déroule autour de son auteure. Annie Ernaux est parvenue à en faire l’autobiographie de tous, une histoire de notre temps, en images et en émotions.


Cinéma: Un mystère inépuisable

Rescapée d’une collision frontale sur Mulholland Drive, Rita, une belle brune frappée d’amnésie, trouve refuge auprès de Betty, une blonde guillerette rêvant de gloire cinématographique. Les deux filles s’égarent dans les songes étranges que distille la Cité des Anges. Maître incontesté du bizarre, David Lynch nimbe d’irréalité les choses les plus banales. Il compose chaque plan comme une peinture, révèle les gouffres derrière l’illusoire réalité, ranime des peurs primitives. Un homme meurt de peur en voyant apparaître le visage terreux du SDF dont il a rêvé. L’Ange de la mort s’est fait une tête de cow-boy. Le nain qui dansait dans la chambre rouge de Twin Peaks incarne le nabab ultime qui tire les ficelles du destin et de Hollywood.

La mystérieuse boîte bleue ne contient que de l’obscurité. Alors tout se défait, les plans de réalité s’effondrent comme des châteaux de cartes, la brune devient blonde, Betty et Rita sont comme des fantômes parmi les fantômes. Au dernier plan, dans un obscur théâtre velouté de rouge, une diva au chignon cobalt chuchote le mot de la fin: «Silencio»… Silence! David Lynch rêve et nous appartenons à son rêve. Mulholland Drive est la plus sidérante proposition que le cinéma ait faite ces vingt dernières années.


Art: Le Suisse insoumis

C’était il y a vingt ans. Avec ses images découpées, ses cartons et sa philosophie du désespoir, Thomas Hirschhorn intéresse le milieu de l’art. Pensez, un artiste suisse expatrié à Paris qui s’invente un univers foutraque en renouant avec une sorte d’Arte povera sociopolitique. Catherine David, directrice du Jeu de Paume, sera l’une des premières à lui donner sa chance. Hirschhorn, qui n’a jamais remporté aucun Prix fédéral des beaux-arts, se fait désormais un nom jusque chez lui. Et puis en 2003, l’UDC prend d’assaut la coupole. Christoph Blocher, président du parti d’extrême droite, est élu Conseiller fédéral. Le Bernois le jure: lui vivant il n’exposera plus jamais dans son pays tant que le tribun zurichois siégera à l’exécutif.

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Arrive alors le scandale. Invité en 2004 par le Centre culturel suisse de Paris, l’artiste bernois imagine Swiss Swiss Democracy. Les médias retiendront de cette expo de cinquante-quatre jours l’image d’un performeur urinant sur une photo de Christoph Blocher. Les partis de droite se rengorgent. L’œuvre flanque le bazar jusqu’au parlement qui va amputer d’un million de francs le budget de Pro Helvetia, soutien financier du centre parisien. Michel Ritter, son directeur, devra faire avec. Et Hirschhorn l’insoumis profiter de cette inattendue notoriété qui débarque dans les pages de Libération. Ses installations géantes qui veulent changer le monde seront désormais de toutes les biennales et autres Documenta. Monumental!


Photographie: Un photographe documentaire à l’assaut des galeries

Il y a exactement vingt ans, Martin Parr publiait un livre de photographies intitulé Japonais endormis. Succession de fronts baissés sur des paupières closes. Puis il y eut Benidorm ou la vision d’horreur du tourisme de masse «made in Spain»: défilé de gros ventres, vacancier endormi la bouche béante sur une plage bondée, œuf posé sur un toast trop gras. Membre du collectif Magnum depuis 1994, Parr a fait jaillir la couleur et l’ironie dans la photographie documentaire, très loin de l’héritage esthétique des pères fondateurs.

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Epinglant la vie des gens ordinaires et ses outrages au bon goût, le Britannique est paradoxalement devenu chouchou des galeries. Il incarne en ce sens cette tendance désormais bien ancrée de la photographie documentaire à pénétrer le marché de l’art et délaisser la presse. Les talents révélés aujourd’hui ne font plus que ça, de Taryn Simon à Raphaël Dallaporta en passant par Yann Gross.


Musiques actuelles: Une artiste totale en mode 2.0

En l’an – 1 du Temps, Björk Guðmundsdóttir publie son troisième album solo: Homogenic est un chef-d’œuvre qui l’assoit comme l’une des plus passionnantes artistes du XXe siècle déclinant. Au moment d’élire les meilleurs disques de 1997, celui-ci est logiquement sur toutes les listes. Il faudra ensuite attendre quatre ans pour découvrir Vespertine. L’Islandaise y dévoilait alors des arrangements plus synthétiques et abrasifs, moins fédérateurs. Björk n’a jamais cherché la séduction facile, et c’est ce qui, chez elle, fascine le plus.

Exposition au MoMA, album entièrement a cappella, actrice pour Lars Von Trier, déclinaisons de son univers sur supports numériques, militantisme écolo, collaborations avec des stylistes et des graphistes de pointe, et on en passe: Björk s’est ensuite imposée, dans la première décennie du deuxième millénaire, comme une artiste totale, exigeante, et qui a parfaitement su intégrer les codes de la culture 2.0. Mis à part David Bowie, peu de musiciens sont parvenus à exercer un tel pouvoir de séduction, qui s’étend bien au-delà du cercle de ses indéfectibles soutiens. Le personnage même de Björk est dans le fond une œuvre d’art.


Scènes: Le théâtre en flammes

Une ferveur, mieux, un courant: Wajdi Mouawad règne en mage sur la scène francophone. Au Forum Meyrin – alors dirigé par Mathieu Menghini – sept cents spectateurs électriques à force d’être secoués ovationnent Littoral, histoire de famille à embranchements tortueux. En ce printemps 2009, le public romand découvre l’ingéniosité lyrique d’un auteur né à Beyrouth, que la guerre civile a forcé, enfant, à s’exiler, en France d’abord, puis au Québec. Quatre mois plus tard, cet auteur, qui sait fédérer autour de son panache, est le héros du Festival d’Avignon – dont les directeurs s’appellent Hortense Archambault et Vincent Baudriller. Au Palais des papes, deux mille noctambules traversent une Europe en flammes, basculent dans un Moyen-Orient déchiré, font corps avec une jeunesse en mille morceaux: Littoral, Incendies et Forêts lacèrent la nuit, près de dix heures de saga, jusqu’à ce que l’aube pointe.

L’automne passé, le même Wajdi Mouawad, directeur du Théâtre de la Colline à Paris, récidivait avec Tous des Oiseaux, pièce jouée en arabe, en anglais, en allemand et en hébreu. Chaque soir, une foule avide s’agglutinait autour des guichets dans l’espoir d’obtenir un billet. Wajdi Mouawad, 50 ans, maîtrise les codes de l’épopée à la Alexandre Dumas et ceux du suspense, à la mode des scripts doctors de Netflix. Ses constructions sont le miroir de nos identités brouillées. Elles brûlent pour cela.


Classique: Une «Damnation» de rêve

Nous sommes en 2001. La Damnation de Faust, imaginée par Robert Lepage, éblouit Paris. Bien que le spectacle ait été présenté pour la première fois en 1999 au festival de Matsumoto, son apparition sur la scène de l’Opéra Bastille fait l’effet d’une révélation. C’est que l’œuvre de Berlioz, ni opéra, ni oratorio, mais selon le compositeur «légende dramatique en quatre parties», est réputée impossible à monter.

Mais rien n’est impossible pour le magicien canadien: sa Damnation bouleverse tous les sens. Le monumental dispositif métallique de Carl Fillon, vibrant de projections vidéo oniriques, est habité de danseurs et d’acrobates arpentant l’espace au mépris de l’attraction terrestre. La conception du metteur en scène ouvre tous les possibles et libère l’imaginaire. Dans la fosse: l’immense Seiji Osawa. Sur scène: José van Dam, fabuleux Méphistophélès; Jennifer Larmore, Marguerite éblouissante et Giuseppe Sabbatini, Faust arrogant. Après deux petites reprises en 2004 et en 2006, les décors et costumes sont malheureusement détruits sous l’ère Mortier, et la production est vendue au Metropolitan Opera de New York, puis à Madrid. En presque vingt ans, cette fabuleuse Damnation aura sillonné la planète, et essaimé partout sa magie et ses splendeurs. On en rêve encore…


Séries TV: Une impérissable odyssée urbaine

En matière de séries, l’âge d’or actuel, marqué par une hausse de la qualité comme du nombre de productions, a justement commencé il y a une vingtaine d’années. Autant dire qu’il y a l’embarras du choix, des Soprano (1999-2007) à Seven Seconds ces jours. Les vingt dernières années ont eu leur lot de chefs-d’œuvre du petit écran. Impossible, cependant, de ne pas mettre en avant The Wire. La chronique urbaine de David Simon, qui commence par conter la désespérante lutte contre le trafic de drogue à Baltimore, a élargi l’horizon du feuilleton télévisuel tout en restant, c’est son génie, au raz du trottoir.

En cinq saisons et 60 épisodes, de 2002 à 2008, avec pour personnages de référence des flics incarnés par Dominic West, Wendell Pierce et Sonja Sohn, The Wire a exploré les facettes de la cité, ses béances et ses espoirs, parfois. Rarement une ville, dans la fiction, aura été radiographiée avec une telle précision, une telle attention, une telle cohérence dans la construction du propos. Elle n’est pas la seule, mais de ce fait, The Wire peut se voir et se revoir encore. Ses braves comme ses méchants sont impérissables, tandis que sa triste modernité demeurera d’actualité encore longtemps.

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