Des lueurs dans la nuit

L’illustratrice espagnole Issa Watanabe a reçu en mars le Prix Sorcières 2021 dans la catégorie «Carrément Sorcières», qui distingue des livres Jeunesse exceptionnels par leur propos et leurs qualités esthétiques. Ce prix, décerné par des libraires et des bibliothécaires spécialisées en littérature Jeunesse, est devenu une référence dans le monde francophone. 

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Migrants est un livre sans texte. On est face aux dessins superbes d’Issa Watanabe: des animaux anthropomorphes, lions, éléphants, girafes, toucans, adultes, enfants, grands-parents, dressés sur leurs deux pattes arrière, en marche, visiblement en fuite, chacun portant un sac, une valise, un baluchon. En silence, ils traversent une forêt. Les couleurs sont franches, profondes. Ces rouges, ces bleus se détachent d’autant plus qu’il fait nuit. Et cette pénombre contient toutes les histoires, tous les drames, toutes les larmes contenus en chacun des protagonistes.

Tout au long du périple, un petit personnage à tête de mort, drapé d’une couverture à fleurs, suit la troupe, à distance. Il est accompagné par un majestueux oiseau bleu nuit. La mer est en vue, une barque attend. Où est le petit personnage à tête de mort?

Lisbeth Koutchoumoff Arman


Issa Watanabe
«Migrants»
La Joie de lire, 36 p.
Age: 6-8 ans


Le temps perdu retrouvé

On connaissait l’existence de ces «soixante-quinze feuillets» qui sont comme le «socle» de A la recherche du temps perdu. Il a fallu le décès de l’éditeur Bernard de Fallois pour qu’ils resurgissent de ses archives – d’où sont déjà issus Jean Santeuil et Contre Sainte-Beuve. Ces esquisses écrites au début du XXe siècle recèlent quelques-uns des motifs essentiels de l’œuvre à venir: le drame du coucher sans le baiser de maman, des jeunes filles pas encore en fleurs, un morceau de pain grillé trempé dans du thé. A peine l’homosexualité et l’antisémitisme sont-ils effleurés. Les amoureux de Proust s’amuseront à se promener «du côté de Villebon» plutôt que de celui «de chez Swann». Ils connaîtront un léger vertige à lire après coup ce qui a été ébauché bien avant. Ces feuillets, encore très autobiographiques, font l’objet d’un travail éditorial minutieux de Nathalie Mauriac Dyer. Comme le dit en préface Jean-Yves Tadié – qui a dirigé le récent Cahier de l’Herne consacré à Proust: «Un petit enfant pleure à Combray, et il en sort un chef-d’œuvre.»

Isabelle Rüf

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Marcel Proust
Les Soixante-Quinze Feuillets
Gallimard, 386 p.