Quand on aime, on a toujours 20 ans. Mais c'est plus facile à dire quand on a justement 20 ans, comme la société lausannoise CAB Productions, et que la dernière bougie du gâteau scintille sous le titre Tout un Hiver sans feu. Vingt ans de complicité, entre Gérard Ruey et Jean-Louis Porchet, deux enthousiastes incurables. Car il en faut de la passion pour tenir deux décennies dans le cinéma suisse, à se battre contre des politiques, des caprices d'artistes et des financiers avares.

Gérard Ruey, 51 ans, en a conservé un léger rictus au coin gauche des lèvres, mais vraiment à peine, tandis que son compère Jean-Louis Porchet, 55 ans, a laissé les sillons creuser son front. D'apparence, chez CAB, c'est Porchet qui sacrifie sa bile et Ruey qui tient son rang de cadet, celui des soucis. Il est plus discret: à son aîné de vociférer dans la presse dès qu'une question de politique culturelle pointe. Il adore ça: même quand Jean-Louis Porchet s'énerve, il a l'air de jubiler.

Il fallait les voir en 2004. Après le Prix du cinéma suisse (et la réussite artistique) de Mein Name ist Bach, le film de Dominique de Rivaz que tout le monde s'était refilé comme une patate chaude avant qu'elle tombe dans leurs mains. Il fallait les voir, surtout, accompagnant Tout un Hiver sans feu à Venise, invités surprises d'une compétition où s'alignaient les noms prestigieux de Mike Leigh, Hayao Miyazaki, Kim Ki-duk, Wim Wenders ou Arnaud Despleschin. Deux gamins en goguette. Porchet-Ruey, Ruey-Porchet, comme au temps où l'aîné s'occupait du son et où le cadet faisait l'assistant réalisateur. C'était la fin des années 70, l'époque des Petites Fugues d'Yves Yersin. Depuis, fidèle à Alain Tanner et à la Belgique pour les belles coproductions de Ma Vie en rose ou des Convoyeurs attendent, le duo a gravi les marches de Cannes (La Méridienne d'Amiguet, Rouge de Kieslowski, Les Destinées sentimentales d'Olivier Assayas) et s'est tapé la cloche autant que possible avec Claude Chabrol (Rien ne va plus, Merci pour le Chocolat). De quoi s'offrir, comme le cliché du cinéma l'impose dans les grands moments, à la Mostra cet automne par exemple, de bons gros cigares de producteurs.