José Godoy est conservateur des armures et des armes anciennes au MAH. Il tourne d’un air gourmand la grosse manivelle qui permet d’ouvrir un compactus et se glisse entre deux conteneurs pour s’emparer d’un Morgenstern, cette masse hérissée de pointes qui est le symbole de la résistance helvétique. «Quand vous en voyez un, dit-il, c’est un faux, il n’en existe presque pas de vrais. Mais tout le reste est authentique, près de 2000 armes et armures qui viennent en grande partie de l’Arsenal de Genève. Il y en a mille autres dans les salles du musée.» Il touche, il caresse, c’est son domaine. Il connaît chacune d’entre elles, il en publie le catalogue depuis des années, les épées, les hallebardes, les arbalètes, les mousquets, les fusils, les armures, les boucliers, les casques…

Comment devient-on l’un des plus grands spécialistes des armes, des armures et de l’histoire militaire. «Le hasard, explique José Godoy en soulevant une épée plutôt effrayante dont la poignée est finement ciselée. A la fin de mes études, j’avais fait des travaux sur les miniatures du Moyen Age. Un professeur me demande si j’ai déjà un travail. Le poste de conservateur des armes était disponible, je l’ai pris et j’y suis depuis plus de trente ans.» Il ne le regrette pas, même s’il s’empresse d’ajouter que son métier n’a rien de belliqueux.

Un art intimiste

«Quand Titien faisait le portrait de Charles Quint, il était moins payé que l’artisan qui avait créé l’armure dans laquelle il représentait son modèle, dit-il. Quand j’ai vu la qualité des décors, j’ai compris qu’il s’agissait d’objets uniques, d’un art intimiste.» Il désigne une lame ouvragée, puis une crosse au décor précieux.

«Quand on voit ces détails, on se demande pourquoi les historiens d’art ne s’intéressent pas aux vraies armes et laissent le champ libre aux historiens militaires qui ne s’occupent que de leur fonctionnement. Ces armes sont des objets orphelins. Il y a un jeu entre le décor et la fonctionnalité, il y a toujours la possibilité d’étudier le bon même dans le moins bon. Quand je l’ai compris, j’ai trouvé la paix.»

Après avoir manipulé une autre manivelle et fait glisser d’autres armoires, il s’empare d’un casque du XVIe siècle, un cabasset sur lequel il désigne le dessin en relief d’un satyre et de plusieurs animaux, puis les initiales de l’artisan qui l’a fabriqué. «Il est gravé à l’eau-forte, comme beaucoup d’armures de la Renaissance. Cette technique a été inventée par les armuriers et reprise par les artistes.» En le tournant et en le retournant entre ses mains pour faire admirer l’ouvrage et la garniture interne qui est encore intacte: «J’aime ce contact, dit-il, c’est avec les objets qu’on apprend.»