Un seul être vous manque…

«Sans l'Orang-outan» est un conte moral traversé par la colère. La fin des grands singes roux comme symbole des méfaits de l'humanité.

Eric Chevillard. Sans l'Orang-outan. Minuit, 188 p.

Le voisinage dans cette page du noir roman d'Antoine Volodine (lire ci-dessus) et du dernier Chevillard n'est pas fortuit. Sans l'Orang-outan est un conte philosophique, Songes de Mevlido, un parcours onirique. Pourtant, ils sont tous deux traversés par la même colère devant l'usage désolant que l'humanité a fait du monde. Ils le traitent chacun avec leur humour propre, mais amer toujours.

Comme l'indique le titre, Chevillard imagine la fin (par ailleurs programmée) des grands singes roux. Il tisse autour de ce «vide aspirant» un vertigineux linceul de mots. L'employé chargé de nourrir Mina et Bagus, les derniers orangs-outans, recense dans une première partie les catastrophes qui ne manqueront pas de s'enchaîner, une fois rompue la chaîne des relais: «[...]on cherche partout l'éponge et le sel qui ne sont pas dans la cuisine et ne sont pourtant plus dans la mer. Nous allons payer cher notre désinvolture, je prévois de profonds bouleversements.»

On retrouve dans cette première partie l'alacrité qui électrisait déjà Palafox, Du Hérisson, Le Vaillant Petit Tailleur et bien d'autres. Les enchaînements d'une logique sidérante, les images burlesques. La poésie aussi, haïkus posés dans les blancs du récit: ainsi du «piaf minimal», «trois plumes piquées dans deux notes». Ce qui désole l'amoureux des orangs-outans, et nous avec lui, c'est qu'avec la chose disparaît aussi le mot, que le langage s'appauvrit à l'aune de l'environnement.

Une deuxième partie peint un monde effondré. Dans un milieu néolithique dont les habitants se souviendraient de jours meilleurs, une humanité déboussolée mène la guerre de tous contre tous. Le ton change, l'ironie est plus dure. Chevillard s'est fait une spécialité des différentes sortes de bêtise prétentieuse, singeant le discours savant (L'Œuvre posthume de Thomas Pilaster), l'art pompier (Démolir Nisard), les récits de voyage (le délicieux Oreille rouge), variant les registres, débusquant les stéréotypes. Ici la satire se fait plus sombre. L'ennui règne: «Nous le cultivons haineusement, nous le sculptons comme du buis.» Pour nourriture, des céréales dures comme de la corne, des coquillages indigestes. Une drogue infâme pour seul dérivatif. De la boue, des monstres. Une autre musique, pas si éloignée des cauchemars de Volodine! En conclusion, le narrateur propose à l'adoration des humains grégaires, toujours prompts à croire, une idole nouvelle, un grand singe déifié, modèle identificatoire, précurseur modeste.

On trouve largement motif à rire dans cette fable amère. Les parents du narrateur (Albert Moindre et Eléonore Caquet) offrent matière à des digressions burlesques et pertinentes sur l'héritage et la transmission. L'écriture si précise de Chevillard est toujours aussi excitante. Mais le fond en est bien plus grave.

En conclusion, le narrateur laisse espérer le retour de l'orang-outan, grâce aux miracles de la génétique, et à travers lui, notre père à tous, la régénération de l'humanité. Est-ce bien sage, en vertu des expériences du passé?

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