jazz

Charlie Mariano, à l’air libre

Le saxophoniste américain est mort à 86 ans.

Il y avait du Bird en lui, du Trane aussi; Charlie Parker, John Coltrane, et puis tous les maîtres nippons, indiens, dont il avait siroté les mantras au fil des ans. Difficile de dire au fond d’où il venait, ce qui le résumait, dans cette quête de ténor contrariée. On lui avait refilé à 17 ans un alto de substitution, rapport à sa petite taille. Et pourtant, il n’avait cessé au fil des âges, et des révolutions jazzées, d’en grossir le son. Charlie Mariano est mort hier à Cologne d’un long cancer. Il avait 86 ans. A la fin, il jouait assis. Ce qui, pour un intenable explorateur, signifie beaucoup.

En 1913, son père Giovanni Mariano, cuisinier de métier, prend le bateau des Etats-Unis. L’Italie rameutée à Boston. A la maison, on écoute de l’opéra, Caruso aux avant-postes. Et le petit Charlie, qui s’appelle en réalité Carmine Ugo, se cache la nuit devant le lourd poste de radiodiffusion. Les gros orchestres d’avant-guerre, Duke Ellington, Cout Basie, de quoi échapper au karma rital. Charlie veut devenir Lester Young, la cigarette aux commissures, la nonchalance tapageuse. L’Amérique noire, celle que Mariano traque en premier, comme un corps étranger qu’il faut faire sien. La guerre. Charlie prend enfin la place d’un souffleur soldat dans l’orchestre du club Izzy’s. La musique s’accélère. En 1945, il tombe sur Charlie Parker, qu’il n’appelle pas Bird mais God.

La vitesse, les pirouettes, retourner les accords dans un sens et dans l’autre. C’est le be-bop. Mariano, plus tard, aimera autant Coltrane pour d’autres raisons; la spiritualité épidermique, la musique comme voyage imaginaire, et l’Asie en filigrane. Pour l’instant, il bouge peu. Se colle à la scène de Boston. C’est le bon copain des fonds de pupitre. Il souffle avec Shorty Sherock, Nate Pierce. Mais c’est Stan Kenton, pianiste sérieux des gros orchestres triomphants, qui lui assurent sa réputation d’alto gracile. Il emménage à Los Angeles, ce qui fait beaucoup pour sa légende de jazzeur west coast – du soleil en pile, peu de hargne. A partir de la fin des années soixante, l’homme se trouve. Il s’est marié avec une Japonaise, a vécu là-bas. Découvre l’extrême-orient par l’Inde. Et finit par s’installer à Cologne avec une troisième épouse.

C’est ce Mariano-là qui marque. Celui du hautbois de l’Inde méridionale. Du carrefour entre le New York bop et la méditation transcendantale. Il parvient la plupart du temps à ne pas diluer trop l’acidité furieuse de son jeu dans un mondialisme aux cheveux longs. Avec le joueur de oud libanais Rabih Abou-Khalil, avec le guitariste belge Philip Catherine, Charlie Mariano fait de l’alto, cet outil dont il ne voulait pas, l’instrument même d’une conquête soufflée.

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