A quoi servent les livres, sinon à donner corps à une époque?

Justement, en voilà un qui remplit cet office mieux que les autres: «Indignez-vous!», le minuscule essai du résistant français Stéphane Hessel, a été tiré à 1,2 million d’exemplaires (LT du 04.01.2011). Et il est en rupture de stock chronique!

Un raz de marée. Comme si, brusquement, un océan de poings s’était levé.

C’est vrai que, de plus en plus, l’indignation emplit l’espace public. Attac, les militantismes écolo, les protestations contre les bonus, le désir de plus de justice. Mais aussi les affiches de l’UDC, leur thématique des moutons noirs, le renvoi des étrangers. C’est comme si l’indignation était de tous les camps.

Une bonne raison pour demander à une quinzaine de personnalités ce qu’elles pensent de ce sentiment. Des gens connus. Mais aussi un curé, une institutrice, un policier, une voix de la Main tendue qui racontent leur quotidien et décrivent comment ils essaient de donner une suite à leur indignation. L’indignation comme moteur d’action. L’indignation, cette prise d’élan. «La solitude des gens bousculés»

Caty Vernay, 58 ans, répondante à la Main tendue, domiciliée en Valais

«La condition humaine m’indigne, beaucoup de souffrances, d’efforts et puis la mort au bout. La solidarité est pour moi une réponse à cette indignation. Il y a tellement de choses sur lesquelles je n’ai pas prise – et cela aussi me révolte – que je m’empare du moindre petit espace d’action. Je ne peux pas aider les Palestiniens à obtenir un Etat, je n’empêcherai pas la montée de l’extrémisme… alors si je peux prendre la main de quelqu’un pour le tirer sur la berge, et le laisser respirer un coup, j’y vais.

Ce qui m’indigne dans mon travail, c’est la solitude des gens à qui j’ai à faire et la manière dont ils sont parfois bousculés. Lorsque quelqu’un déprime, on lui dit qu’il n’a qu’à se mettre un coup de pied aux fesses. Mais tout le monde n’a pas la même capacité de réaction et les situations sont souvent très complexes. Certains, depuis dix ans qu’ils vont mal, ont épuisé leur famille, leur médecin. Plus personne ne les écoute. Heureusement que le 143 existe pour eux.

Je suis profondément révoltée par la mort, mais il me faut bien l’apprivoiser parce que je reçois souvent des appels de gens suicidaires. Il est impossible d’être à la hauteur de ce genre de téléphones si l’on n’accepte pas l’idée et le libre arbitre de chacun. Du coup, je me suis inscrite à un cours sur la mort, pour me familiariser. Et puis je l’ai frôlée moi aussi, j’ai été sauvée de justesse et je dois admettre que cela m’a un peu réconciliée. Je l’ai vécu comme un flottement, une sorte d’invitation. J’ai compris que, finalement, les morts n’embêtaient que les vivants!» «L’indignation»

Darius Rochebin, journaliste à la TSR

«Je me méfie de l’indignation. C’est une passion violente, qui a pu engendrer les pires excès politiques. Je place plus haut l’indulgence, la curiosité, le désir de comprendre. J’admire l’écrivain Primo Levi, rescapé des camps, qui a inventé la notion de «zone grise», cette gradation compliquée qui existe entre les victimes et les «salauds». C’est une attitude qui peut paraître sceptique, ou désabusée, mais c’est la meilleure garantie contre le fanatisme. Je ne doute pas de la sincérité d’un Stéphane Hessel, mais il y a tant d’autres indignés professionnels, toujours à la recherche d’une cause et d’une posture.» «Les enfants délaissés»

Sonia Piccand-Tissot, 42 ans, institutrice à Belfaux (FR)

«Il y a beaucoup de choses qui m’indignent à l’école. D’abord, les enfants mis de côté. Les moutons noirs qui se retrouvent seuls face à un groupe. Les petits n’aiment ni la différence ni la nouveauté, et l’étranger, le naïf ou celui qui n’est pas branché comme les autres, est vite attaqué. Leur violence est gratuite, comme si s’en prendre au plus faible les rendait plus forts. C’est un défi pour les enseignants car être un mouton noir marque toute une vie. Voir des enfants délaissés par leur famille est également difficile à supporter; ce sont toujours les mêmes dont les parents ne viennent pas aux réunions, oublient le pique-nique le jour de la sortie de classe…

Le manque de moyens est un autre motif d’énervement lorsqu’il affecte des élèves en grandes difficultés scolaires. D’autant que les programmes, toujours plus lourds, créent une insatisfaction permanente. D’une manière générale, je ne suis peut-être pas indignée, mais déçue par l’évolution de l’école. Lorsque j’ai commencé à enseigner il y a plus de 20 ans, le souci principal était de respecter le développement de l’enfant, de motiver les élèves et de susciter leur désir d’apprendre. On a un peu laissé tomber cela aujourd’hui, au profit des performances. On oublie que, pour être performant, il faut être bien dans sa peau.» «Juger sans connaître»

Kerstin Cook . Miss Suisse 2011

«Une Miss Suisse n’a pas vraiment de raison de s’indigner. Tout est tellement génial: les voyages, les rencontres. Une seule chose m’agace dans ce milieu, mais aussi en général: que l’on juge les autres sans les connaître. Et aussi le manque de solidarité.» «La réécriture de l’histoire»

Yvan Perrin, vice-président de l’UDC

«L’élément qui m’irrite fondamentalement est la réécriture de l’histoire. Par exemple, certains moralisateurs essaient de faire aujourd’hui du général Guisan un suppôt du fascisme, voire du nazisme. Cela m’indigne que l’on juge avec les yeux de 2011 des choses qui se sont passées en 1939. C’est une manière de se faire de la publicité à bon compte sur des personnes obligées de faire des choix dans des contextes terribles.» «L’attitude des Etats»

Julien Solioz, 34 ans, gestionnaire de fortune à Genève

«Je suis indigné par le pouvoir de l’argent. Il est devenu une valeur fondamentale alors qu’il devrait rester un moyen d’échange, dans le respect de valeurs clés comme l’éthique ou la justice. On ne devrait pas pouvoir tout acheter ni se laisser guider aveuglément par l’argent. Or, récemment, nous avons vu des pays dits «déve­loppés» tricher sur leurs chiffres financiers, acheter des données obtenues illégalement ou bien se mettre à genou devant des ­puissances africaines et asiatiques. Le président français, par exemple, s’est rendu en Chine sans sa secrétaire d’Etat aux Droits de l’Homme, parce qu’il voulait faire des affaires. Quand les autorités ne sont pas irréprochables, comment demander aux citoyens de l’être? Les plus gros pays producteurs et exportateurs d’armes sont aussi les plus grosses puissances mondiales. Et personne ne veut renoncer à ce business. En Suisse, nous ne sommes pas meilleurs sur ce point; le peuple a refusé il y a peu de renoncer à la vente d’armes, privilégiant le profit financier à une approche éthique.

L’argent est nécessaire pour ­assouvir ses rêves et ses besoins. C’est un instrument de liberté. Mais l’on ne devrait pas lui donner trop de poids. Je ne vois pas de ­contradiction entre ce discours et le fait d’être gestionnaire de fortune. Mes clients sont des entrepre-neurs qui ont travaillé dur et pris des risques. Il est normal qu’ils ­souhaitent se mettre à l’abri. Heureusement qu’il y a des gens comme eux pour créer des emplois.» «Quand j’pense à…»

Jean-Claude Issenmann (avec Georges Brassens), concepteur d’Albert le Vert

«Quand j’pense à […]

J’m’indigne, j’m’indigne

Quand j’pense à […]

J’m’indigne aussi

Quand j’pense à […]

Mon dieu j’m’indigne encore

Mais quand j’pense à […]

Là je n’m’indigne plus

L’indignation papa

Ça n’se commande pas!» «La mauvaise foi»

Dominique Wavre, navigateur genevois

«L’indignation? C’est une question trop vaste, même au milieu de la mer… Ce que je déteste le plus chez les gens, c’est la mauvaise foi. Et sur la Terre, c’est la façon dont on traite les océans qui m’indigne le plus.» «Ceux qui ne sont pas constructifs»

Klaus Schwab, président et fondateur du Forum économique mondial

«Je suis indigné par ceux qui s’indignent mais qui ne formulent pas de propositions constructives. Nous ne vivons pas dans un monde parfait. Par exemple, je me suis déjà indigné contre les bonus excessifs. Mais cela ne suffit pas. Il faut agir, s’engager pour faire changer les choses. Chacun peut apporter sa contribution, même si c’est à une petite échelle.» «Dumas et Vergps»

Jacques Froidevaux, de Plonk & Replonk

«La dernière chose qui m’ait indigné dans l’actualité, c’est Dumas et Vergès qui vont faire les avocats en Côte d’Ivoire pour défendre Laurent Gbagbo. Deux vieux danseurs s’amusant à faire briller leur propre image.» «Ne pas agir»

Vera Weber, directrice de campagne de la Fondation Franz Weber

«Enormément de choses m’indignent, évidemment. Je pourrais vous répondre la corrida ou la faim dans le monde, sauf que c’est une question que je ne me pose pas. Je préfère me lever le matin pour vaquer à mes occupations, qui sont finalement des réponses au sentiment d’injustice. L’indignation a une connotation négative pour moi car elle ne pousse pas forcément à agir.» «La mendicité»

Marielle Pinsard, metteur en scène

«Je suis parfaitement indignée de l’interdiction de mendier à Genève. Par contre à Lausanne, où j’habite, je trouve indigne qu’on ne trouve pas une digne situation à ces gens, comme par exemple les mettre au chaud (comme ça on ne les voit plus…).» «La violence gratuite est un sujet d’indignation» Frédéric Pilloud, 38 ans, capitaine, chef de la division Police-secours à Lausanne: «L’évolution de la violence gratuite, qu’elle soit verbale ou physique, est un sujet d’indignation. J’ai le sentiment qu’il y a une érosion de l’autorité dans notre société, qui devient très matérialiste tout en dissimulant la misère humaine. Les gens ont perdu leurs repères et se laissent aller à des comportements violents, tandis que d’autres passent tout droit dans la rue lorsqu’ils assistent à ces scènes. C’est un constat que je peux faire en tant que policier, mais il dépasse les frontières des forces de l’ordre, il s’agit d’un phénomène sociétal. La violence verbale, surtout, est de plus en plus forte et constitue les prémices des dérapages. Nous sommes aussi confrontés à de nombreux cas de violences domestiques. La violence, d’une manière générale, a toujours lieu dans des contextes d’abus; d’alcool, de drogue ou même sexuels. Nous essayons de conscientiser les gens mais nous sommes relativement démunis. L’évolution de la loi ne suit pas toujours assez vite celle des problèmes de société. Et la grande majorité de nos intervenants sont des jeunes. Il n’est pas évident pour eux de régler les conflits d’adultes parfois beaucoup plus vieux qu’eux.» «Pourquoi le mal?» Philippe Baud, 69 ans, prêtre et responsable du Centre catholique d’études de Lausanne: Nos indignations sont précieuses et souvent nécessaires, ne serait-ce que pour indiquer «en creux» ce que nous entendons par la dignité infrangible de l’homme. Mais elles ne prennent sens que dans l’engagement. Ce qui m’indigne le plus: la guerre, les sommes fabuleuses consacrées à l’armement dans un monde où des millions d’enfants meurent de faim, le racisme rampant ou affiché, l’exclusion, le fanatisme religieux, la torture, la peine de mort… bien sûr! Et puis la bêtise, si souvent triomphante tous azimuts. Mais d’autres questions plus ordinaires prennent à la gorge: pourquoi, comme le dit saint Paul avec les philosophes de l’école stoïcienne, est-ce que je ne parviens pas à faire le bien que je voudrais alors que je fais le mal que je ne veux pas? Plus loin et beaucoup plus gravement: pourquoi le mal, pourquoi tant de souffrances sur cette terre, pourquoi la mort? Questions immenses qui me hantent depuis l’enfance et face auxquelles mon indignation, voire toute révolte, apparaît bien éphémère et vaine. Elles me conduisent à l’énigme existentielle à laquelle nul être vivant n’échappe. Il serait dérisoire d’entrer en résistance contre cet immense mystère de la vie, mais on ne peut non plus s’en démettre. Pour cette raison, j’entre en résistance contre la platitude des explications qui se voudraient totales et définitives. Le Christ m’ouvre un chemin, qui est celui, exemplaire, de sa propre confiance en Dieu, qu’il appelle son Père et «notre» Père. Il ne me demande pas de renoncer à mes indignations, mais à partager cette foi, à entrer dans sa confiance.»