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Jean-Pierre Martin, amoureux multiple des littératures, et de Queneau en particulier

C’est directement, avec un ton d’intimité tendre que l’écrivain s’adresseà l’auteur des «Dimanches de la vie», ce qui n’empêche pas un parcours rigoureux dans sa pensée

Genre: littératures
Qui ? Jean-Pierre Martin
Titre: Queneau losophe
Chez qui ? Gallimard, coll. L’Un et l’autre, 213 p.

Titre:
Titre: Les Ecrivains face à la doxa
Chez qui ? José Corti, 242 p.

Titre: Les Liaisons ferroviaires
Chez qui ? Champ Vallon, 216 p.

La «losophie»? C’est «la philosophie corrigée par le rire, le burlesque, le quotidien et le principe de la relativité». Dans les années 1970, un jeune homme, revenu cabossé de sa militance au sein de la Gauche prolétarienne, cherche sa singularité: «J’avais trop dit nous.» Il trouve chez Raymond Queneau «le médiateur d’une métamorphose». Dans son Eloge de l’apostat (Seuil, 2010), Jean-Pierre Martin plaidait pour le droit de s’engager dans une vita nova. Il n’était pas seul dans cette remise en cause de soi. Il y côtoyait Arthur Koestler, Paul Nizan, George Orwell, et bien d’autres qui se sont «préférés autres» sans pour autant se trahir. Pour lui, la littérature sera le «miroir ironique» où se retrouver à travers Michaux, Cendrars, Jouve ou Gombrowicz. Grâce à Queneau, surtout.

A ce dernier, il fait allégeance dans un essai qui est aussi une lettre affectueuse. Cette connivence entre un auteur contemporain et son «maître» est à la base de la collection «L’un et l’autre» chez Gallimard. Ici, Jean-Pierre Martin se met malicieusement en scène en une sorte d’alter ego dans lequel Queneau aurait reconnu son meilleur lecteur. Quelque part dans une prison où l’ont conduit ses égarements gauchistes et où il soutient son mémoire devant des professeurs venus de la Sorbonne, plus tard dans les champs du Nord-Finistère ou sur les routes du monde, le jeune apostat entretient avec l’auteur des Dimanches de la vie une correspondance qui ira bien au-delà de la mort de Queneau, dans un processus d’identification.

Cette adresse directe, la mise en cause de soi, donnent à ce livre un ton d’intimité tendre.

Mais c’est aussi un parcours rigoureux de l’œuvre et de la pensée de Queneau «losophe»: «Devin de la rue, derviche de la langue écorchée, artiste du parler cru, sage de la trivialité, docteur en prose du monde.» Queneau et son «angoisse encyclopédique» matérialisée dans les volumes de la Pléiade; ses préoccupations métaphysiques et mystiques, puceau tardif, qui masque derrière l’ironie sa mélancolie fondamentale. Queneau diariste qui purge dans son Journal les affects qui risqueraient d’encombrer les romans et la poésie, l’amoureux des fous littéraires et des contraintes formelles de l’Oulipo.

L’affection réelle alliée à une connaissance profonde fait de Queneau losophe une petite merveille d’exégèse sans pesanteur, comme un solo de Thelonious Monk, une bonne introduction à la littérature pour Raphaël, deux ans, né au seuil de la vita nova de l’auteur.

Il y a souvent un fil autobiographique dans les livres de Jean-Pierre Martin, si théoriques soient-ils. Et comme il a eu au moins cinq vies, il multiplie les registres.

Etudiant mal dans sa peau, militant fanatique, fabricant de sabots suédois, voyageur des années baba cool, pianiste de jazz, universitaire tardif mais brillant (une thèse magistrale et une biographie consacrées à Michaux, un essai sur Céline, un Livre des hontes, un ouvrage collectif sur Bourdieu et la littérature…), romancier amusé de sa propre vie, il publie en ce début d’année pas moins de trois ouvrages: ce délicieux Queneau losophe, un roman, Les Liaisons ferroviaires, et un essai qui tient du pamphlet: Les Ecrivains face à la doxa ou Du génie hérétique de la littérature. La doxa, c’est la «police de la pensée», «l’ensemble des idées dominantes qui contribuent à former la religion d’une époque». Des idées qui ne sont pas forcément erronées ou bêtes mais qui figent la pensée et empêchent de réfléchir: Jean-Pierre Martin détecte la doxa chez homo academicus, sous ses habits divers, dans l’enseignement littéraire, chez les critiques universitaires et chez les journalistes. Comment y échapper? En s’adressant d’abord au texte, à l’œuvre elle-même plutôt qu’à ses exégètes. Car «le régime de pensée propre à la littérature est fondamentalement hérétique». Jean-Pierre Martin n’est pas naïf, il sait bien le danger de l’anti-intellectualisme que sa démarche pourrait favoriser, lui qui travaille au sein de l’Université, un peu en marge cependant. Mais son ouvrage est salutaire lorsqu’il remet en question la tendance jargonnante et techniciste de l’école, dès que «la méthode devient loi», ou quand il dénonce «la tyrannie du concept» en s’appuyant sur Duras, Sarraute et Barthes. Les poses et les postures d’écrivains, les tabous (pas de biographie, le texte nu) et les injonctions («tout est politique»): cet essai roboratif et jazzé propose en coda trois «traitements» contre les méfaits de la pensée dirigée et canalisée.

Enfin, sous des dehors légers, Jean-Pierre Martin ajoute un roman aux trois ou quatre fictions autobiographiques déjà parues (Le Laminoir, Les Sabots suédois…). Les Liaisons ferroviaires peut se lire dans le TGV comme autrefois La Modification de Michel Butor, en levant le nez de temps en temps pour vérifier le décor. Etienne Montgolfier, «ethnologue du proche», effectue une enquête éthologique sur la faune rassemblée dans le Nice-Bruxelles. On entend les monologues intérieurs des voyageurs, celui du conducteur et de la locomotive, la voix de l’écrivain. Les fantasmes peuplent la rame, le taux d’hormones croît et décroît, l’offre et la demande peinent souvent à coïncider. «La sexualité constitue par excellence une zone qui reste soumise aux normes communautaires et où l’autonomie personnelle reste limitée», lit l’ethnologue. Mais dans cette petite frange de liberté, il se passe bien des choses amusantes et éclairantes sur les jeux, parfois cruels, de séduction et de désir.

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Jean-Pierre Martin

Queneau losophe, extrait, p. 7

«Mon Queneau à moi, celui du rire retrouvé et de la sagesse minimale, délivré des enfermements idéologiques comme des discours péremptoires»
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