récit

De Numance à Samarkand, Peter Handke prend les routes et les fleuves de la vieille Europe

Un écrivain qui a renoncé à l’écriture rassemble quelques amis sur une péniche, «La Nuit Morave». Au long d’une nuit de libations et de paroles, il leur raconte son périple à travers le Vieux Continent, de l’Espagne à sa terre natale, en Autriche. Une traversée d’une beauté inquiète et parfois drôle, magistrale

Genre: Récit
Qui ? Peter Handke
Titre: La Nuit Morave
Traduit de l’allemand par Olivier Le Lay
Chez qui ? Gallimard, 400 p.

Une péniche, amarrée sur la Morava, ­affluent du Danube, près de Porodin, en territoire serbe. Autrefois, un hôtel, aujourd’hui, point d’ancrage d’un ancien écrivain, toujours prêt à quitter le mouillage. La Nuit Morave, c’est le nom de ce refuge mobile, et c’est une nuit aussi que le lecteur va partager avec les quelques amis réunis pour entendre de la bouche du voyageur le récit de son périple à travers la vieille Europe. Un voyage sinueux qui mènera dans des provinces reculées d’Espagne, près de l’antique ­Numance, dans la province de León, en Allemagne, sur les traces du père dans le Harz hostile, dans l’Autriche de l’enfance, et dans une Samarkand de légende. Le voyageur, l’ancien écrivain, le Maître a donc convoqué une poignée d’hommes. Répondant à l’appel, au cœur de la nuit, ils ont convergé vers le bateau. Là, dans le coassement des grenouilles et le fracas de camions sur la rive, ils reçoivent un accueil rude, peu amical, qui se réchauffe à l’apparition d’une femme, la Beauté même, surprenante dans ce monde masculin, et à l’arrivée des vins et des nourritures de la Morava.

Le récit peut alors commencer, selon un rituel instauré par le Maître, à deux voix, la sienne et celle de l’ami qui a accompagné telle ou telle étape. Ces paroles nous sont souvent rapportées par un des convives, d’autres interviennent, et la superposition des voix crée une résonance d’oratorio qui les unit dans un même danger, littéralement suspendus au récit: «S’il perdait cette régularité, c’en serait fini de lui et de nous, comme pour une cordée qui, sur un pont de glace, tente de franchir une crevasse glaciaire et où l’homme de tête, ne serait-ce qu’une seconde, déplace la charge.» L’errance commence dans la fuite devant des signes mauvais. «Dès l’enfance, il avait compris qu’il attirait la haine, sans même une raison. Et depuis toujours, il l’avait accepté.» Un départ en car, au milieu de réfugiés, à travers les ruines d’un pays détruit. Il y a toujours chez Peter Handke le deuil de l’ancienne Yougoslavie. Sa tristesse s’exprime ici par la colère contre la passivité des passagers, réfugiés derrière leurs grilles de sudoku. Elle trouve un écho dans les invectives du chauffeur de l’autocar, sur la musique d’Apache, des Shadows: «Je suis un sans-Etat et j’en suis fier.»

La tonalité n’est pas toujours aussi grave. Il y a des moments de ravissement, des rencontres lumineuses – une jeune lectrice dans un train – ou étranges – un poète en révolte, en Galice, une minuscule Japonaise, championne de moto, beaucoup d’écrivains aussi, vivants ou morts. Et des épisodes qui font sourire: à Soria, l’ancienne Numance, se tient un symposium sur le bruit qui réunit des malades de l’écoute que même la voix du conférencier fait souffrir. Un ancien chartreux, qui réfute l’imposture du Grand Silence de son ordre, finit par devenir «le Moine du petit coin», là où «le bruissement était le bruissement ancien». La Nuit Morave est tout entière hantée de sonorités. Celles des guimbardes, quand le voyageur tombe dans un congrès mondial de joueurs de harpe du Juif: des Autrichiens, une Mongole, un Américain, un Irlandais, des Yakoutes qui tous font vibrer dans leur bouche leur petit morceau de métal. Rêve, réalité, fantasmagorie de marcheur épuisé?

A cela près que Peter Handke écrit encore, l’ex-écrivain lui ressemble comme un frère; cette figure errante, en quête d’une unité perdue, ce marcheur qui s’efface au point de devenir littéralement Personne et de cacher son crayon comme un aveu honteux, elle lui sert à réinventer sa vie. La Nuit Morave prend place dans les grands récits d’errance, Mon ­année dans la baie de Personne et La Perte de l’image. Au soleil du matin, le Maître se retrouve seul à bord, «définitivement divisé». L’Etrangère bienfaisante? Disparue. Les amis? Pas trace. Le récit? Un livre de nuit, écrit dans une écriture indéchiffrable, que le jour efface. Pourtant, l’ange de l’apaisement est passé. Il émane de ce récit une aura, une musique, âpre et douce, avec des ruptures, des éclats et des retenues. Olivier Le Lay, qui a su transposer en français des proses aussi ­singulières que celles d’Elfriede Jelinek (Enfants des morts) et ­d’Alfred Döblin (Berlin Alexanderplatz), fait ici un travail tout en ­finesse pour restituer le rythme ­envoûtant de cette nuit somptueuse.

,

«Hier en chemin»

Extrait

«Mon plus grand souci est que,bien qu’il me reste encore beaucoupde temps, il soit soudain «trop tard»
Publicité