livre

Tous les êtres naissent vulnérables

Environnement dégradé, souffrance au travail, rapport aux personnes handicapées: la Terre entière résonne des cris d’une vaste maltraitance. La philosophe Corine Pelluchon rassemble ces thèmes généralement pris isolément et en dégage les principes d’une nouvelle éthique dite «de la vulnérabilité»

Genre: philosophie
Qui ? Corine Pelluchon
Titre: Eléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature
Chez qui ? Cerf, coll. Humanités, 349 p.

Au vu des désastres écologiques, économiques et humains qui sont devenus notre routine quotidienne, de plus en plus nombreux sont les philosophes et intellectuels qui pensent que nous faisons fausse route. Dans cent ans, si les choses tournent définitivement mal, personne ne pourra dire que les philosophes ne nous avaient pas avertis: il y a vraiment quelque chose de pourri dans le royaume de l’humain. Cela fait des dizaines d’années que retentissent, venus d’horizons dispersés, les différents cris d’alarme: nous maltraitons la nature, les animaux et les hommes.

Ces cris, la chercheuse française Corine Pelluchon les rassemble en un seul puissant écho, et plaide pour qu’advienne une nouvelle éthique, l’éthique de la vulnérabilité.

C’est donc un diagnostic d’envergure qu’entreprend l’auteure, dans ce livre ambitieux et profond. Toutefois, son originalité consiste essentiellement à relier dans un même bouquet des thèmes généralement tenus isolés: l’environnement, le rapport aux animaux, ­l’organisation du travail et l’intégration des personnes en situation de handicap. Dans chacun de ces domaines, elle accompagne d’un regard critique les voix qu’elle juge à chaque fois les plus autorisées: pour la nature, elle emprunte beaucoup à l’écologie dite profonde; pour les animaux, elle prête une oreille attentive à leurs divers défenseurs; pour le travail, elle s’appuie beaucoup sur les travaux de Christophe Dejours sur la souffrance au travail, et pour les situations d’extrême vulnérabilité (les polyhandicapés), elle se laisse longuement guider par les éthiques dites du care , c’est-à-dire de la sollicitude.

Mais pourquoi a-t-elle composé son bouquet de la sorte? Parce que dans chacun de ces domaines majeurs, Corine Pelluchon diagnostique la même carence fondamentale: en détruisant la nature, en industrialisant l’élevage des animaux, en imposant des conditions de travail qui font toujours davantage souffrir, en reconnaissant insuffisamment les plus vulnérables de la société, nous témoignons de la même conception arrogante de l’homme, qui cherche toujours à s’affirmer dans son autonomie triomphante et ses performances compétitives. Partout prévalent ces conceptions «qui génèrent la violence ou l’exclusion et installent une séparation entre les êtres qui sont dignes de considération et ceux qui ne le sont pas»; partout règne une conception étriquée du sujet, celle qui caractérise le contractualisme qui est à la base de notre conception de la démocratie et de la défense obstinée des seules libertés individuelles.

Le but de la philosophe n’est donc pas de simplement dresser le panorama de nos impasses contemporaines. Elle veut plutôt nous convaincre de la nécessité de ce qu’elle appelle un «retournement de la subjectivité», qui doit conduire à rectifier les catégories fondamentales sur lesquelles repose notre contractualisme. Son projet philosophique, elle le caractérise comme un «humanisme de l’altérité», inspiré de Levinas: non pas un humanisme de soi-même, tel que le conçoit le libéralisme ambiant, où chacun se satisfait d’être satisfait dans ses droits affirmés, mais un humanisme qui s’ouvre à l’altérité de la nature, des animaux, d’autrui en général et des plus vulnérables en particulier.

Plutôt que de se focaliser sur les droits des individus, cette nouvelle éthique met en son cœur la vulnérabilité, précisément, cette vulnérabilité qui caractérise tous les êtres qui peuplent notre monde. Pour Pelluchon, l’éthique de la vulnérabilité ne doit pas cependant s’arrêter à la simple sollicitude envers autrui; elle exige au contraire un travail plus radical d’ouverture, d’écoute, d’attention, de considération, à l’exemple de ce que nous apprennent les situations de polyhandicap, où l’on apprend justement à ne pas vouloir que l’autre réponde à ce que l’on attend: «L’accompagnement consiste à laisser l’autre aller jusqu’au bout de ce qu’il doit faire, à le chercher là où il est.» Et pas là où nous voulons qu’il soit.

La sortie de crise est au prix d’une telle conversion du regard, par laquelle nous apprendrons à préserver la santé de la Terre, à ne pas imposer à d’autres espèces des formes de vie diminuées, à n’usurper la place de personne. Le credo de Pelluchon est que convertir ­notre regard sur la nature, les animaux et les hommes implique avant tout une conversion de nous-mêmes; c’est la condition radicale pour qu’émerge une nouvelle politique, où la vulnérabilité des autres sera assumée par notre responsabilité élargie.

La philosophe plaide pour un «humanisme de l’altérité»

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