Roman

Eric Chevillard confère au chou en fleur une densité dramatique insoupçonnée

«L’Auteur et moi» est une fiction burlesque qui recèle des bribes d’autoportrait. C’est aussi un livre sur la désillusion et un art poétique, le tout masqué par un voile d’ironie désespérée

Genre: Roman
Qui ? Eric Chevillard
Titre: L’Auteur et moi
Chez qui ? Minuit, 300 p.

Au chou-fleur, le nouvel opus d’Eric Chevillard confère une densité dramatique insoupçonnée. Sous les espèces du gratin honni, le légume devient l’incarnation même de la perte des illusions et de la trahison des promesses de la vie. Ce plat déceptif, servi au narrateur en remplacement de la truite aux amandes qu’on lui avait fait miroiter, déclenche la logorrhée alambiquée de ce personnage atrabilaire, revanchard et pédant, comme on en rencontre souvent dans les écrits de Chevillard. L’auteur se distancie des propos de sa créature, dans une préface puis dans des notes en bas de page et des commentaires en italiques. Ce dispositif se complexifie encore puisque le lecteur reçoit en prime un roman enchâssé, d’une centaine de pages, qui suit les traces d’une fourmi, comme autrefois un hérisson «naïf et globuleux».

Chaque livre d’Eric Chevillard est accueilli avec enthousiasme par une bonne partie de la presse et par un trop petit cénacle d’amateurs inconditionnels. Ceux-là reconnaîtront dans L’Auteur et moi le comique traversé d’éclairs de colère, le génie du burlesque et les oasis de tendresse, tout ce qu’ils aiment à retrouver aussi sur Internet, dans L’Autofictif , ce blog très particulier qui accueille chaque jour trois aphorismes réjouissants (réunis chaque année en livre aux Editions de L’Arbre vengeur). L’Auteur et moi trace un (auto) portrait sans illusions de l’écrivain contemporain, pratiquant une langue «sibylline» qui a «lâché sa prise sur le réel». En conséquence, «se produit pour la littérature ce qui s’est produit pour la peinture: tout le monde s’en fout».

Par bonheur, Chevillard continue obstinément à la manier en virtuose, cette langue, à jouer de ses registres, à la défendre, par le roman, l’aphorisme et jusque dans le feuilleton qu’il tient dans Le Monde des livres.

Laissant le narrateur patauger dans son gratin toxique, «importunant une demoiselle» muette, l’auteur donne quelques indices sur sa propre démarche et retrace la genèse de deux personnages qui tenaient les rôles-titres de livres précédents: Dino Egger, le jamais-né, et Désiré Nisard, le cuistre inspiré d’un critique qui sévissait au XIXe siècle. Il donne aussi un Supplément au Voyage d’Oreille rouge , cet aventurier de retour de son séjour au Mali. L’Auteur et moi peut donc se lire comme un livre sur la désillusion, un salut à quelques personnages, un art poétique. S’y dessine aussi la silhouette de l’auteur. Elle se profilait déjà très discrètement dans ses romans, plus directement dans L’Autofictif : le père émerveillé d’Agathe et Suzie; le fils révolté par la mort du père; l’amoureux de l’île d’Yeu; l’homme inquiet du sort de la planète, soucieux du devenir des animaux; le taiseux qui sait le poids des mots, les manie avec minutie, et avance masqué, sous un voile d’ironie désespérée.

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