Rétrospective scènes (5/6)

En 2013, «Le Sacre du printemps» a fait des ravages

A l’occasion de son centenaire, l’œuvre de Stravinski a inspiré des versions passionnées, telles celles de l’Anglo-Indien Akram Khan et de l’Allemande Sasha Waltz. Mais pourquoi cette pièce fait-elle figure de tube absolu?

Le Sacre du Printemps est un tube absolu. 2013, année du centenaire de sa création, l’a démontré. Pas une semaine sans qu’il ne renaisse et que le public n’afflue pour célébrer sa résurrection. On a vu le Ballet du Grand Théâtre subir le sortilège d’Igor Stravinski, en février, sous la direction du chorégraphe Andonis Foniadakis. On a admiré les élèves de Rudra se damner, dans une lecture lumineuse de Cisco Aznar, à l’Opéra de Lausanne. On a salué le geste de l’Anglo-Indien Akram Khan fondant l’œuvre dans une fresque spectaculaire, mais surchargée de symboles, à Genève. On a applaudi la chevauchée béjartienne, il y a peu, au Théâtre de Beaulieu.

Mais pourquoi Le Sacre ? Pourquoi cette obsession-là, qui traverse aussi bien Marie Chouinard que Pina Bausch? L’appel de la musique, certes. Mais il y a autre chose, qui tient à la psychologie: le besoin pour le spectateur de revoir sans cesse ce qui menace de s’effacer; le besoin pour l’artiste de se mesurer pas seulement à une partition époustouflante, mais aux maîtres de jadis, comme pour s’inscrire dans une généalogie rêvée, qui irait ici de Vaslav Nijinski, le premier à monter la pièce au Théâtre des Champs-Elysées, en 1913, à l’Allemande Sasha Waltz, qui présentait à Paris, au printemps, sa version, toute de sensualité brumeuse. Choisir le Sacre, c’est certes satisfaire l’injonction des producteurs qui connaissent son impact, mais aussi prendre le risque d’écrire l’histoire, ce qu’a très bien su faire le jeune Béjart en 1959.

Au premier rang du Théâtre des Champs-Elysées, en mai dernier, une vieille dame veille sur la légende. C’est Tamara Nijinski, 93 ans, fille de Vaslav. Elle vit à Phoenix, aux Etats-Unis. Et c’est la première fois qu’elle voit Le Sacre de son père, reconstitué en 1987 grâce aux travaux de deux chercheurs anglais et dansé sous ses yeux par le ballet du Mariinski. Pense-t-elle alors à cet homme énigmatique, à ses vagues à l’âme, à son génie déphasé?

Les chorégraphes ressemblent à Victor Hugo et à ses compagnons qui faisaient tourner les tables à Jersey: ils invoquent les esprits et ils enchaînent les pas de côté. C’est ainsi que s’invente parfois l’avenir.

Publicité