livre

Pourquoi ne pas tuer autrui?

La philosophe française étudie l’interdit du meurtre, une épineuse question philosophique, à la lumière d’Emmanuel Levinas et de son éthique de la responsabilité

Genre: PHILOSOPHIE
Qui ? Corine Pelluchon
Titre: Tu ne tueras point. Réflexions sur l’actualité de l’interdit du meurtre
Chez qui ? Editions du Cerf, 102 p.

On connaît la célèbre parole de Dostoïevski: «Si Dieu n’existe pas, tout est permis» – tout est permis, notamment le meurtre. C’est une parole qui a secrètement hanté la philosophie pendant tout le XXe siècle: comment fonder le commandement moral de l’interdit du meurtre? Et le peut-on? Peut-on produire un argument philosophique contre le meurtre, ou faut-il, comme le pensait l’auteur des Frères Karamazov, inévitablement s’en remettre à la religion pour ces questions ultimes, seule capable de brider les passions humaines?

La philosophe française Corine Pelluchon, très remarquée il y a deux ans pour ses Eléments pour une éthique de la vulnérabilité, défend dans un petit essai vif et saillant, Tu ne tueras point, une thèse forte, entièrement inspirée du philosophe Emmanuel Levinas (1906-1995): non, dit-elle, l’interdit du meurtre n’a besoin ni d’une référence religieuse, ni d’une fondation rationnelle pour asseoir sa validité. Au contraire, ces justifications l’affaiblissent, car elles rendent cet interdit absolu dépendant de quelque chose d’autre que sa force intrinsèque.

Le surgissement de l’autre

Il faut prendre le problème à rebours: non pas fonder l’interdit pour en consolider la force, mais montrer en quoi l’interdit tire sa force de son origine même, à savoir la relation à autrui. Autrui est précisément ce qui n’est absolument pas en mon pouvoir; ce qui, par son surgissement même, échappe à ma connaissance, à ma maîtrise, à ma manipulation. C’est lui qui m’enseigne, par sa simple présence qui n’est jamais simple présence (car autrui n’est jamais présent en face de moi comme ce livre est présent sur la table), que je ne suis pas premièrement liberté. On peut dire ainsi que «le meurtre, qui est l’expression ultime de la violence, s’adresse à l’autre comme tel, à l’altérité». Je peux certes vouloir tuer autrui, mais je ne peux pas faire qu’il n’ait pas été. Je m’arroge le pouvoir de l’anéantir, mais c’est un pouvoir que je n’ai pas.

L’interdit du meurtre est donc comme le révélateur de la structure fondamentale de ma relation à l’autre, qui indique – c’est le thème fondamental de l’éthique de Levinas – la primauté de ma responsabilité sur ma liberté. L’originalité de Pelluchon tient notamment à l’extension de ce thème central vers des domaines que Levinas n’a pas envisagés: l’euthanasie, le suicide assisté, la question animale – l’un de ses principaux chevaux de bataille. L’avortement, aussi, où ses pages sont d’une grande profondeur et permettent une intelligente remise en perspective de l’opinion commune en ce domaine: «Une personne convaincue de la préséance de la responsabilité sur la liberté aura du mal à avorter par convenance», dit-elle notamment. Toujours l’inspiration levinassienne: le surgissement de l’autre nous enseigne que nous ne sommes pas maîtres de nous-mêmes.

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