TED Global 2013

Les ploutocrates prolifèrent mondialement. Une menace pour le capitalisme?

A TED Global 2013, la responsable de Thomson Reuters Digital, Chrystia Freeland, plaide pour un capitalisme qui ne doit pas se laisser étouffer par les super-riches. Elle défendait ce point de vue dans un essai choc paru l’automne dernier, «Plutocrats». Depuis, les choses ne se sont pas arrangées

«Money talks»: c’est avec cette délicieuse tournure idiomatique anglo-saxone que TEDGlobal 2013 a ouvert les feux de sa journée de mercredi. En français, quelque chose comme «C’est l’argent qui parle» ou plutôt: «Faire parler l’argent».

Il y a été donc question d’économie, mais pris au sens le plus large, au carrefour entre l’économie pure, la sociologie, la politique et la philosophie. Il y avait là une figure bien connue de ce journal, Didier Sornette, le spécialiste de la prédiction des crises à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich et qui, pour l’occasion, avait des accents quasi philosophiques.

Il y avait Annette Heuser, directrice exécutive de la fondation Bertelsmann à Washington, qui plaidait pour la création d’une agence de rating à but non lucratif qui viendrait challenger les trois grandes agences de rating que sont Standard et Poor’s, Moody’s et Fitch.

Il y avait Mariana Mazzucato qui posait la question de savoir qui était capable de financer l’innovation radicale, de l’industrie privée ou de l’Etat.

Et il y avait Chrystia Freeland, responsable de Thomson Reuters Digital et l’auteur d’un livre qui a provoqué les esprits, «Plutocrats».

Dans sa robe rouge pétant et avec un abattage de guêpe en furie, Chrystia Freeland s’est prise en effet d’une passion d’entomologiste pour cette nouvelle classe qui mène le monde, ou, à défaut, qui mène le bal: les super-riches, les méga-riches. Femmes de chiffres et de statistiques, plus que d’idéologie et de fumeuses théories du complot, Freeland s’est avisée du phénomène en fourrageant dans toute la recherche économique qui s’est penchée sur les inégalités de revenus et leur évolution dans le temps.

Elle constate donc que les inégalités de revenus ne cessent d’augmenter et surtout, de se généraliser à tout le globe. Un phénomène qu’elle voit, depuis la sortie de son livre paru à l’automne 2012, en plein dans la campagne pour la présidentielle américaine, se confirmer tout autour du globe, quel que soit le régime économique ou politique dans lequel on se trouve: des Etats-Unis à la Chine, de la Russie à la Suède, de l’Inde à la Finlande, et même la France, partout le même constat règne. Les méga-riches sont de plus en plus riches.

Et ce n’est pas la récente bonne fortune de David Karp, le fondateur de Tumblr, qui va la faire changer d’avis: la globalisation et les bouleversements technologiques font ainsi accéder à la classe des super-riches un gamin de 26 ans dont le seul mérite, à ses yeux, est d’avoir été «très très intelligent et très, très chanceux». Le voici donc aujourd’hui devenu «très très riche, très, très rapidement». On rappelle que Yahoo a racheté sa compagnie pour 1,1 milliard de dollars.

Plus fondamentalement, Chrystia Freeland résume cette évolution en pointant cette statistique: dans les années septante, aux Etats-Unis, le 1% des plus riches réalisait le 10% du revenu national. Aujourd’hui, le 0,1% à lui seul réalise plus du 8% de ce même revenu.

Et, tandis que les super-riches deviennent de plus en plus riches, la classe moyenne et moyenne supérieure voit ses revenus stagner désespérément.

Et c’est bien ce qui inquiète Chrystia Freeland: ce schisme naissant entre les simplement riches Américains pro-business, pro-argent et les super-riches. Elle y voit «une menace bien plus incendiaire que l’idéalisme anti-establishment d’Occupy Wall Street».

En soi, cette ploutocratie naissante des super-riches n’aurait rien de gênant, aux yeux de Chrystia Freeland si elle restait basée sur ce qu’elle appelle la méritocratie. Le problème, c’est que cette ploutocratie du mérite menace de devenir une ploutocratie clanique avec une tendance certaine à se jouer des réglementations pour échapper, par exemple, à l’impôt. Ou bien encore pour cimenter ses positions hégémoniques. Ou bien enfin à se reproduire à travers les générations, grâce aux moyens qu’elle peut engager pour l’éducation de ses rejetons.

Pour Chrystia Freeland, un tel mouvement sonnerait la fin du capitalisme tel qu’il doit être défendu. Un capitalisme ouvert au mérite et à la compétition fair-play. Un capitalisme ouvert aux nouveaux entrants et aux audacieux. C’est pourquoi elle en appelle à un «New New Deal», où l’économie fonctionnerait pour tous et non pas seulement pour les ploutocrates claniques. Bref, un capitalisme où tout le monde pourrait parler. Applaudissements nourris dans la salle.

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