théâtre

Peter Handke, d’ombre et de joie en Avignon

Stanislas Nordey monte «Par les villages», un grand texte de l’auteur allemand. Emmanuelle Béart et Jeanne Balibar marquent le Palais des Papes

Pour comprendre la légende Avignon, il faut s’arrêter un instant sur cette apothéose. Il est 1h30 du matin, les acteurs jouent depuis quatre heures – avec un entracte – et Jeanne Balibar, raide comme l’oiseau dans la glu, vient de clore Par les villages, ce chant de la terre écrit par Peter Handke en 1981, l’écrivain autrichien avait la quarantaine alors. Pendant vingt minutes, elle a débité, comme on dit à la boucherie, l’hymne à la joie du poète, cette exhortation à dire «moi», qu’on soit brimé, orphelin de sa dignité et de son histoire, cette exhortation à «laisser ricaner les sans illusions». Le spectacle de Stanislas Nordey, cet acteur et metteur en scène qui chérit les insurgés de l’encre, vient d’aboutir. Aux saluts, alors, 11 acteurs embués accueillent l’ovation des 2000 spectateurs comme le dormeur surpris par l’aube, des larmes dans les yeux. C’est qu’ils ont vu du pays.

Pour rêver Avignon, il faut revenir au seuil de Par les villages, regarder monter en lave le public dans les gradins du Palais des ­Papes; écouter striduler des oisillons en escadrilles, qui piquent sur la scène avant de remonter en flammèches; sentir le miel de la chaleur couler sur la peau, bien qu’il soit 21 heures; assister au happening de deux guérilleros de l’intermittence qui au milieu de la foule se dressent pour faire le procès de la politique culturelle de François Hollande; subir le grondement d’une assistance qui ne veut pas de ces gâche-fête; deviner l’hésitation de l’acteur Laurent Sauvage, élégance nouvelle vague, avec mèche ad hoc, seul sur le plateau, qui se demande s’il doit commencer. Mais il n’hésite plus, les cordes amplifiées d’un complice musicien donnent à ce préambule un air de cinéma. Les oisillons repassent en spirales. On les dirait programmés par Peter Handke.

Alors, voilà, on vient de prendre la route, par la bande de la musique. Laurent Sauvage, c’est Gregor, le frère aîné, celui qui a lu, écrit, quitté le village; qui jadis, quand les parents vivaient encore, a voulu élever à sa hauteur son cadet Hans (Stanislas Nordey) et sa sœur Sophie (Emmanuelle Béart). Avant de les abandonner au ressassement du turbin, Hans sur les chantiers, Sophie, auxiliaire vendeuse dans un grand magasin. Mais l’heure de l’héritage oblige à refaire les comptes: les mal-aimés voudraient que Gregor leur laisse la maison, malgré son droit d’aînesse, qu’il leur donne cette chance, celle d’un autre ciel. Par les villages commence ainsi, par une querelle de toujours, mais il l’élargit à l’échelle d’une fresque, une géographie faite de plaques tectonico-poétiques. Car la difficulté d’un tel texte est bien là: Peter Handke conduit deux aventures qui n’en sont qu’une en vérité, celle d’une parole qui prolifère de particules élémentaires en paysages, celle de personnages qui aspirent à changer la vie.

Comment traduire ce flot de sensations faites encre, mais aussi la quête de Gregor qui s’en va à la rencontre de Hans et de Sophie? Stanislas Nordey, c’est la beauté de son travail, est fidèle aux vœux de Peter Handke. Dans ses indications, celui-ci demande «un important chantier isolé». Sur la scène du Palais des Papes, une demi-douzaine de baraques bleues dessinent les contours du labeur. Des casemates, autant de boîtes à douleur, surgissent bientôt une intendante rauque (ne jamais oublier la voix de gnôle de l’actrice Annie Mercier), Hans et ses «grouillots» migrants humiliés et orgueilleux, saisonniers envoyés, vite fait, bien fait, dans la fosse aux oublis. Peter Handke écrit au nom des gens d’en bas, sans misérabilisme, jamais; sans œillères psychologiques, dans le souci non d’alerter des consciences – son théâtre tourne le dos à celui de Bertolt Brecht – mais d’exorciser l’amnésie.

Face à une telle exigence, impossible de tricher. Il faut des acteurs bottés pour la traversée, ces répliques qui font des pages; des acteurs qui ne tremblent pas dans les tranchées où l’auteur les attire, qui soient capables d’endosser cette parole comme un habit, en la déformant juste ce qu’il faut, à leur mesure. Bref, il faut des solitaires intempestifs, qui fassent chœur pour le requiem: Annie Mercier, déjà citée, Véronique Nordey – la mère de Stanislas –, gardienne des couleurs merveilleusement chétive; et Emmanuelle Béart, bien sûr, visage exorbité par la colère, petit corps de soldat sanglé dans un corsage, résolue à mourir sur le champ des fratries gâchées.

Le miracle de Par les villages, c’est que la guerre n’advient pas et que le poème des débâcles vire à l’hymne à la joie. En pythie tombée de Saturne, Jeanne Balibar balaie la fatalité: «Hommes, dieux qui ont fui les dieux: inventez le grand pas, faites le grand saut. Soyez les dieux du grand tournant.» Et plus loin, encore: «Seul le peuple des créateurs, chacun à sa place, peut devenir enfant et se réjouir comme des enfants.» C’est dit sans pompe et comme avec effort. La foi d’un poète ne va jamais de soi.

Par les villages, Festival d’Avignon, les 8, 10, 11, 12, 13 juillet à 21 h.Rens. www.festival-avignon.com. Durée: 4h.

Face à une telle exigence, impossible de tricher. Il faut des acteurs bottés pourla traversée

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