concert

Neil Young passe comme un ouragan sur Paléo

Décibels et déluge: le Canadien erratique déchaîne le feu du ciel au terme d’une prestation électrique

Epris de mystique indienne, Neil Young entretient un rapport complice avec la pleine lune. Mardi soir, elle s’est levée juste derrière la grande scène de Paléo lorsqu’il a commencé à jouer.

Les musiciens ont d’abord fait gronder leurs instruments, installant un climat d’électricité sourde, inquiétant comme une centrale nucléaire fracturée. Ils ont attaqué frontalement avec «Love and Only Love», madrigal ravageur étiré sur quinze minutes de folie, suivi de «Powderfinger». Deux titres renvoyant à Weld (1991), le live qui fonde l’esthétique sauvage de Neil Young & Crazy Horse.

L’an dernier, le Loner a retrouvé ce trio fidèle pour une tournée qui a tout du baroud d’honneur. Ralph Molina, batterie, Billy Talbot, basse, et Frank «Poncho» Sampedro ont repassé leurs jeans et t-shirts. Neil Young a fait un effort vestimentaire, en enfilant des habits noirs de cow-boy. Sous le Stetson, le regard s’avère brûlant. ­Ombrageux, il déambule tel un grizzly, accroché à Ol’Black, sa Gibson Les Paul 1953, avec laquelle il a lancé des ponts entre Woodstock et Johnny Rotten.

Sur scène, les quatre musiciens restent physiquement très proches. Un pour tous, tous pour un, ils se serrent autour de la batterie, penchés sur leurs instruments comme des sourciers sur le jaillissement de l’eau. Soutenus par une rythmique inépuisable, les deux guitaristes se lancent dans des joutes sans fin, déstructurant les morceaux au gré d’improvisations hallucinantes.

Tiré de Psychedelic Pill (2012), «Walk Like A Giant» témoigne de cette approche coltranienne de la musique électrique. Ponctuée d’un gimmick guilleret, quelques notes sifflées qui lui donnent de faux airs scouts, cette épopée au croisement de la tradition et de l’expérimen­tation s’embrase en chahuts forcenés, beaux comme des SOS punk dans une futaie en feu, comme des accidents d’hélicoptère. La transe s’achève dans le fracas atonal, là où tout n’est plus que grésillement, déflagrations et larsen. Avec ce ­manifeste bruitiste, Neil Young pousse le public à bout. Et pour bien faire comprendre qu’il écrit un chapitre de la fin des temps, des souffleries crachent du papier déchiré sur scène, ajoutant du chaos au chaos.

«Like A Hurricane»

Quelques sucres succèdent aux excès: après «Hole in the Sky», une chanson écologique inédite, Neil Young, seul en acoustique, rend le sourire aux spectateurs avec «Heart of Gold», l’immarcescible ballade de Harvest, «Blowin’ in the Wind», le protest song de l’ami Bob qui pose toujours les bonnes questions, «Comes A Time» et, au piano, «Singer Without A Song», un autre inédit. La facilité avec laquelle le chanteur fait chatoyer ces mélodies est sidérante.

La lune s’est éclipsée depuis longtemps lorsque, du haut des cintres, descend une sorte d’aigle navajo pataud. C’est le clavier flottant sur lequel Sampedro va tenir la ligne musicale de «Like A Hurricane». A peine Neil Young a-t-il attaqué ce morceau de bravoure que l’orage éclate. C’est l’apocalypse. Un déluge strie le parterre, les éclairs lacèrent le ciel. Planté sur l’avant de la scène, détrempé, le chaman relance ce cantique ­convulsif pendant plus d’une demi-heure. Joute prométhéenne: qui s’épuisera en premier? Le maître du chaos ou les écluses du ciel?

Seul un carré de braves reste planté dans la boue. Le Loner entonne «Rockin’ in the Free World». On hurle à l’unisson, poings levés vers les dieux courroucés. Le concert se conclut sur cet appel à la liberté.

Parfois, Neil Young joue trois heures d’affilée; mardi, douché, il s’est arrêté au bout de deux heures. C’est déjà immense. Ce moment où le feu du ciel a épousé le feu des guitares restera à jamais dans les mémoires. Nous nous dispersons dans la nuit. La pluie noire qui noie l’Arc lémanique, c’est encore du Neil Young.

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