2014, année des polémiques photographiques

ö Des moustaches et des chats

Comme souvent, le Musée de l’Elysée ouvre le bal des belles expositions de l’année. Philippe Halsman ne dit pas grand-chose à grand monde, mais ses images, elles, sont iconiques. Voyez Marilyn sautant en l’air dans son fourreau noir ou Dali jouant avec ses moustaches. Loin de n’être qu’un pourvoyeur de clichés drôles et légers, le Letton devenu Américain théorise sur la photographie et prétend avoir trouvé la méthode pour décrocher un portrait «naturel»: faites sauter les gens et ils en oublieront toute composition. Marilyn donc, mais encore Nixon, Chagall ou le duc et la duchesse de Windsor se sont prêtés au jeu.

Un prix discutable

En février, John Stanmeyer, de l’agence VII, reçoit le World Press Photo pour un portrait de réfugiés africains tentant de capter le réseau somalien depuis une plage de Djibouti. Des bras levés sur des écrans lumineux comme autant de bougies porteuses d’espoir. Une image tranquille, loin des clichés coups de poing habituellement distingués. Evidemment, l’image la «pire» n’est pas forcément la meilleure. Mais celle-ci dégage tellement moins de force que les survivants du typhon aux Philippines photographiés par Philippe Lopez ou la panne d’électricité à Gaza par Gianluca Panella. «La plupart des images qui remportent des prix semblent avoir été «curatées» par une bande de vieux photographes depuis un café parisien et montrent un monde dystopique, des événements spectaculaires pleins d’hommes violents et de femmes passives. La photographie de John Stanmeyer parle d’un monde différent», a défendu Gary Knight, président du jury et cofondateur de l’agence… VII. Une position qui n’est pas fausse. Mais si les vieux photographes traînent les bistrots parisiens, les jeunes risquent leur peau sur le terrain pour informer le public. Cela mérite bien une récompense annuelle.

Le caniveau et le musée

Duchamp a fait entrer un urinoir au musée. Clément Chéroux, Quentin Bajac et Sam Stourdzé (alors directeur de l’Elysée) ont offert des cimaises aux images des paparazzi, et donc à la presse de caniveau. Au Centre Pompidou-Metz, de février à juin, s’est dessinée une esthétique paparazzi au téléobjectif, faite de coups de flash, d’obstacles visuels devant la proie people, de visages haineux derrière des vitres de voiture. L’exposition, évidemment, a fait du bruit. Mais comment donc consacrer tant d’espace – et lequel – au travail sans gloire de scélérats? On peut détester les mauvaises manières de ces voleurs d’images et trouver passionnante et justifiée la réflexion menée par le trio de commissaires sur des clichés qui font partie de l’histoire du XXe siècle et de la photographie.

ö La nounou et la photographe

Fin mars, le Festival international de films de Fribourg s’allie à la Bibliothèque cantonale pour exposer Vivian Maier, une nurse photographe que le monde commence à découvrir. Franco-Américaine établie à Chicago, elle plantait parfois les enfants au coin d’une rue pour réaliser plus tranquillement une série d’images. Elle en a pris plus de 100 000 comme cela, l’air de rien, des années 1950 à la fin des années 1980. Elle œuvrait sans se cacher mais personne ne savait à quel point elle était photographe ni combien elle avait de talent. C’est un jeune agent immobilier qui a acheté un carton de négatifs par hasard, lors d’une vente aux enchères en 2007. Il a découvert un trésor et su en faire un mythe. Vivian Maier est décédée en 2009, alors que John Maloof venait tout juste de la retrouver.

Finalement, Martin Parr est sympa

A Arles, malgré une dernière édition un peu décevante de François Hébel, j’ai la chance d’interviewer deux géants. Raymond Depardon d’abord, affable et généreux, dont la collection de monuments aux morts renvoie immédiatement au formidable roman de Pierre Lemaitre Au revoir là-haut, Prix Goncourt l’année passée. Et Martin Parr, dépeint comme un être désagréable, qui se révèle lui aussi courtois et disponible. L’Anglais expose son incroyable collection de livres chinois dans un immeuble plongé dans le noir. La trouvaille, gadget, dessert terriblement les pièces exposées. Mais la révélation du festival, c’est Vik Muniz. Le Brésilien reproduit des scènes banales, de celles qui emplissent les albums photo des familles, à partir de milliers de clichés glanés ici et là. Plus loin dans l’été, Visa pour l’image, à Perpignan, expose les malheurs du monde, tandis qu’Images, à Vevey, inonde la ville de ses extravagances. Comme cette exposition sur les toits de la cité, visitée par l’intermédiaire d’un drone.

Des affaires

La liberté du photographe ne va plus de soi. Fin septembre, la justice helvétique, saisie une nouvelle fois dans l’affaire qui oppose Christian Lutz aux évangéliques de l’Eglise ICF, a obtenu un consensus entre les parties, évitant de trancher sur le fond. Dommage, le verdict était attendu. Peut-on diffuser des images lorsque les personnes y figurant s’y opposent, malgré un accord préalable? On ne saura pas et le couperet continue de se balancer au-dessus des photographes. Si chaque portrait, même de foule, suppose une autorisation écrite des protagonistes, c’est tout un pan de la photographie qui disparaîtra. Heureusement que les Robert Frank ou Cartier-Bresson ont déjà fait leur boulot.

Dans un autre genre, nous avons eu cette année l’affaire Carmignac, du nom de ce mécène jugé trop interventionniste par la jeune Iranienne à qui il avait offert une bourse. Newsha Tavakolian a rendu le prix, préférant conserver sa liberté artistique. Avant d’accepter de le reprendre contre la promesse de pouvoir choisir le titre, les textes et l’editing de ses images. Désormais, le commissariat de l’exposition du lauréat reviendra au président du jury. Sage décision.

Burri n’est plus

20 octobre 2014: René Burri est mort. Je suis en vacances et ne l’apprends que le lendemain. Tristesse de voir disparaître l’un des photographes les plus talentueux du pays, doublé d’un homme drôle, enfantin et extrêmement généreux. Tristesse de n’avoir pas pu lui rendre l’hommage qu’il méritait.

Poste vacant à l’Elysée

Sam Stourdzé a quitté le musée lausannois fin septembre après un quasi-quinquennat pour prendre la tête des Rencontres d’Arles. Il faut attendre le 5 novembre pour savoir qui succédera au Parisien dynamique. La nomination de Tatyana Franck, 30 ans, crée la surprise, malgré ses brillantes études, sa famille très présente dans le milieu photographique, ses entrées dans le beau monde de l’art. 2015, à l’évidence, sera l’occasion de faire ses preuves pour celle qui dirige actuellement les Archives Claude Picasso. Un «instant décisif» pour la nièce d’Henri Cartier-Bresson.

Duchamp a fait entrer un urinoir au musée. Le Centre Pompidou a offert des cimaises aux images des paparazzi ,,