Cessons de culpabiliser, devenons responsables

On le croyait relégué au rayon des vieilleries, mais non, il hante encore nos sociétés: le péché originel nous a légué une vision pessimiste de l’humanité. La théologienne suisse et essayiste à succès Lytta Basset plaide pour une réhabilitation de l’homme

Genre: Théologie
Qui ? Lytta Basset
Titre: Oser la bienveillance
Albin Michel, 426 p.

Le mal, Lytta Basset en sait quelque chose. La théologienne, qui a été pasteure à Genève pendant près de 20 ans, l’a vécu dans sa chair, et y a consacré plusieurs livres. Que faire face au mal subi dans l’enfance? Comment vivre après la disparition de l’être le plus cher au monde? Hier encore, l’Eglise – tant catholique que protestante – enseignait que tout, en gros, était de notre faute. La nature humaine portait le péché d’Adam ad aeternam. Cette idée, qui perdure aujourd’hui sous une forme laïque – l’homme est «mauvais», croit-on savoir –, Lytta Basset la récuse avec force. Et la doyenne de la Faculté de théologie de Neuchâtel est convaincue que l’Evangile même, dans son message libérateur, prouve le contraire. Au mensonge du «péché originel» générateur d’angoisse et d’enfermement sur soi, Lytta Basset oppose la bienveillance, d’essence relationnelle, qui traverse les humains comme un souffle agréable. Rencontre avec une théologienne et philosophe superstar qui parle sans détour et touche les cœurs, même incroyants.

Samedi Culturel: Vous écrivez que vous avez été longtemps hantée par l’idée du péché, de la culpabilité, pour finalement découvrir que vous vous accabliez en vain. Comment vous êtes-vous débarrassée de ce fardeau?

Lytta Basset: Cela fait 25 ans que je fais de l’accompagnement spirituel. J’ai pu constater que les gens s’accablent, se noient dans leur culpabilité sans se douter des traumatismes qui sont à l’origine de leur souffrance. Mais l’élément déclencheur a été la prise de conscience de mes propres blessures. Cette affaire de péché originel, que je croyais lointaine, me concernait de près en réalité. Avec ce livre j’ai voulu montrer l’influence néfaste de cette idée, et comment s’en libérer.

Pourtant, de nos jours, peu de monde croit au péché originel!

C’est bien là le piège. Ce sont des vieilles histoires, c’est vrai, mais nous sommes concernés par leurs séquelles. Notre civilisation est, aujourd’hui encore, plongée dans une conception extrêmement négative et dénigrante de l’être humain. Tous les jours, dans la presse, au café, dans certaines églises et dans la littérature en sciences humaines, on entend dire que l’être humain est cruel, destructeur, violent, égoïste… Comme si l’affaire était entendue! Pour moi il y a un inconscient collectif à l’œuvre, un legs de quinze siècles de culpabilisation de l’Eglise qui trotte encore dans nos esprits. Cette culture de la faute, qui fait désormais partie de notre culture occidentale, a généré un incroyable défaitisme, un désespoir latent.

Comment expliquer que l’Eglise se soit pareillement fourvoyée?

Dire que tout le mal venait des hommes eux-mêmes était une façon toute trouvée d’expliquer le malheur pendant des siècles où prévalaient les guerres, les famines, les maladies… C’était aussi un puissant instrument de pouvoir dans les mains de l’Eglise et de l’Etat: le peuple ne risquait pas de se rebeller puisqu’il était menacé d’aller griller en enfer…

A quoi sert Jésus s’il n’y a pas de péché?

On confond souvent le péché originel et le péché biblique. Le premier est une grossière erreur qui a plongé l’Occident dans le désespoir. Le second existe bel et bien dans la Bible: il ne signifie pas la «faute» mais la «non-relation à l’autre.» Le péché, c’est se couper de la divinité ou des autres hommes, et se replier sur soi. Il n’est pas question de moralisation. On sait de nos jours que la Genèse est un récit mythologique à portée symbolique. Il ne raconte pas un événement passé mais une situation quotidienne. Le jardin d’Eden peut ainsi être vu comme le «paradis» utérin que nous avons tous connu et quitté pour le monde des vivants, avec ses ronces et ses épines.

Pas de faute, donc? Et Caïn alors, il n’est même pas coupable?

C’est vrai, Caïn est responsable d’avoir tué son frère Abel. C’est à force de se replier sur lui, de couper tout contact avec sa famille et avec le Tout-Autre qu’il en est venu à commettre ce crime. Or si vous lisez bien ce passage, Dieu ne lui demande pas tant de battre la coulpe que d’assumer ses actes. C’est un message qui vaut pour notre temps: cessons de culpabiliser et devenons responsables!

Qu’est-ce que c’est, la responsabilité, pour vous?

C’est le moment où j’arrête de penser que notre nature est mauvaise ou corrompue, que j’essaie de la prendre telle qu’elle est. C’est accepter de donner sa réponse, de dire «je» et d’assumer ses actes. De là nous commencerons à améliorer notre vivre-ensemble. Sinon chacun se noie dans sa propre marmite.

Il faut donc renoncer à connaître la nature de l’homme?

La nature de l’homme restera un mystère insondable. En revanche si on abandonne cette question, on s’ouvre à la relation. Je ne cherche pas à savoir quelle est votre nature, je vais chercher à entrer en relation avec vous. Et c’est à l’intérieur de cette relation que le meilleur de vous et de moi peut surgir.

Dans le Nouveau Testament, un personnage en particulier illustre ce que la relation peut apporter…

En effet, Zachée, dans l’Evangile de Luc, est ce collecteur d’impôts détesté par tout le monde et qui est touché, renversé par la bienveillance de Jésus. Quand ce dernier l’aperçoit sur son arbre, il ne lui dit pas: «Zachée, tu devrais tout de même cesser de t’enrichir sur le dos des autres», mais simplement: «Il me faut demeurer dans ta maison aujourd’hui.» Jésus a tellement soif de relation que c’est lui qui désire entrer en contact. Zachée perçoit cette bienveillance immense et change de vie instantanément.

Tout le monde peut-il bénéficier de la bienveillance?

Bien sûr, même le pire des criminels, et d’autant plus de nos jours où l’on ne cesse d’entendre qu’une personne est un «monstre», qu’elle ne «mérite pas de vivre»… Jadis on enseignait que certains sont «damnés» et iraient en enfer. Aujourd’hui on a l’équivalent laïc avec les pédophiles. Je note aussi qu’un certain discours psychanalytique se prête à la stigmatisation de manière effarante.

La bienveillance peut-elle faire office de morale laïque?

Absolument. Simplement elle est traversée par un souffle que certains appelleront divin. On ne la possède pas, elle nous traverse, elle circule entre les humains. Nous ne l’accueillons d’ailleurs pas toujours avec plaisir. Quand cela m’arrive, j’essaie de ne pas la bloquer, mais je la laisse me traverser.

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