Interview

Hélène Morita, la voix française de Haruki Murakami

Depuis «Le Passage de la nuit», cette fine japonisante a traduit plusieurs de textes de l’auteur japonais à succès, dont les trois tomes de «1Q84». Sous une pression croissante, mais aussi avec beaucoup d’enthousiasme

Hélène Morita, voix française de «Tsukuru Tazaki»

Hélène Morita a traduit nombre de romans de Haruki Murakami, dont 1Q84. Etudiante en chinois, professeure de français et, enfin, fine japonisante, Hélène Morita a vécu longuement au Japon, enseignant notamment à l’Institut franco-japonais de Tokyo et à l’Université de Nagoya, dont il est question abondamment dans L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, sourit-elle: «Le voyage aller-retour Nagoya-Tokyo, que fait le personnage, je l’ai fait chaque semaine pendant trois ans.» Elle traduit aussi Natsume Sôseki, Osamu Dasai, Kenji Miyazawa et même, plus récemment, un inédit de Kawabata, Les Pissenlits. Ces dernières années, Murakami l’a beaucoup occupée, une expérience inédite de traduction «sous pression maximale», dit-elle, du fait des attentes du public. «Il y a une exposition énorme», dit-elle.

Samedi Culturel: Comment est la langue de Haruki Murakami?

Hélène Morita: Elle est relativement simple. Assez directe, fluide. On réduit parfois sa langue à sa simplicité. Mais ce n’est pas une facilité, plutôt un effet de style, cela fait partie de sa manière. Il a voulu – il s’en est expliqué il y a déjà longtemps – aller contre l’esthétique littéraire japonaise qui est plus contournée, plus allusive, etc. Il a adopté une langue assez directe. Comme il use, néanmoins, de beaucoup de métaphores, de comparaisons, de digressions très étonnantes, curieuses, quelques fois incongrues, il n’est pas si facile que ça…

Y a-t-il des nœuds, des problèmes spécifiques à son style?

Ce n’est pas propre à Murakami, puisque c’est dans l’essence même de la langue, mais en japonais, il y a beaucoup d’ambiguïtés. Murakami, d’ailleurs, est peut-être moins ambigu que certains classiques. Parfois, on hésite sur la détermination du sujet. Qui est en train de parler n’est pas toujours très clair. Murakami joue, avec beaucoup de finesse et de virtuosité, de ces glissements du discours du narrateur vers un autre personnage… Parfois, les informateurs japonais à qui j’ai demandé de l’aide hésitaient eux aussi. Il y a aussi la temporalité, très différente en japonais. En français on a besoin d’une certaine logique, de savoir si un événement est placé avant ou après. Or, ce n’est pas aussi clair, aussi net en japonais. Il faut parfois trancher. Car il ne faut pas, à mon avis, que subsiste une sensation bizarre, ou floue quand ce n’est pas le cas dans l’original. S’agissant de Murakami, l’étrange et le bizarre sont suffisamment présents pour qu’on n’en ajoute pas.

Pouvez-vous vous adresser à Murakami en cas de doute?

Je lui ai posé une question une fois, pour le premier livre que j’ai traduit, Le Passage de la nuit. J’ai dû passer par mon éditeur, puis par son agent au Japon et, finalement, il m’a répondu. C’est tout.Je ne l’ai jamais rencontré. Il est traduit dans quarante langues, il ne peut pas être en contact avec tous ses traducteurs.

Murakami est-il un patronyme «coloré»?

Non. Si on traduit littéralement – bien qu’il ne faille rien en déduire par ailleurs – «mura» est le village et «kami» signifie «au-dessus». Donc pas de couleur… comme pour Tsukuru Tazaki.

Votre sentiment face à ce roman?

Je l’aime beaucoup. Il a quelque chose de tragique et de poignant. Je pense que, parmi les lecteurs, certains seront déçus de ne pas connaître la suite. Mais dans le pèlerinage, ce qui compte, c’est de se mettre en route, de faire le trajet, pas forcément d’atteindre le but…

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