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Isaac Asimov livre la recette inédite des idées géniales

Le grand auteur de science-fiction refait surface avec un texte perdu

Isaac Asimov livre la recette inédite des idées géniales

Innovation Le grand auteur de science-fiction refait surface avec un texte perdu

L’oracle a parlé à nouveau. A l’abri des légendaires favoris XXL qui lui encadraient le visage et de la tombe où il repose depuis 1992, Isaac Asimov vient, pour ainsi dire, de publier un article* dans le MIT Technology Review , magazine appartenant au Massachusetts Institute of Technology. «Comment produit-on des idées nouvelles?» se demande-t-il dans ce texte écrit en 1959 et jamais publié, retrouvé par un ami scientifique du nom d’Arthur Obermayer «en rangeant des vieux dossiers». Incarnation quintessentielle de l’écrivain de science-fiction – un peu savant, un peu entertainer, un peu philosophe – l’auteur des Robots et du Cycle de Fondation tente d’imaginer l’environnement idéal pour la production de pensées novatrices. Sa vision accorde une place importante à la liberté de proférer des bêtises, à la combinaison gagnante de la spécialisation et de l’excentricité, ainsi qu’à l’absence de sentiment de responsabilité. «Les idées géniales au cours des âges sont venues de gens qui n’étaient pas payés pour avoir de grandes idées, mais qui l’étaient pour être enseignants ou employés de l’office des brevets ou petits fonctionnaires. Les idées géniales ont surgi sous la forme de questions annexes», écrit-il.

Balistique et sexualité

Très doué pour imaginer notre avenir à partir de son présent (dans La Dernière Question, nouvelle fulgurante publiée en 1956, il décrivait l’avènement de la «superintelligence», sur lequel la Silicon Valley gamberge en ce moment), Asimov était un habitué de la pertinence à rebrousse-poil. Il défendait toutes les activités sexuelles qui ne conduisent pas à un accroissement de la population. Il imaginait, en pleine traque anticommuniste du sénateur McCarthy, l’avènement de la «psycho­histoire», discipline à même de prédire scientifiquement le futur, inspirée d’un marxisme dopé à la psychanalyse. Il revenait sur ses origines juives dans son autobiographie Moi, Asimov et s’émouvait de voir les émigrants vers Israël se muer «en sionistes extrémistes impitoyables à l’égard des Palestiniens», passant «du statut de persécutés à celui de persécuteurs». Il finissait (le saviez-vous, ancien fan biberonné à la science-fiction?) par mourir du sida, contracté lors d’une transfusion sanguine et tenu secret sur le conseil de ses médecins.

En 1959, Arthur Obermayer recrute Asimov pour un projet du MIT, sur un mandat du département high-tech de l’armée. L’Advanced Research Projects Agency (ARPA, aujourd’hui DARPA) est en quête «des approches les plus créatives possibles d’un système de défense balistique», écrit Obermayer. La collaboration tourne court. Pacifiste et progressiste, l’écrivain ne trouve peut-être pas dans l’administration Eisenhower l’environnement idéal pour des idées nouvelles. Diplomate, il quitte le projet en expliquant que l’accès à des informations classées «secret défense» limiterait sa liberté d’expression. Avant de s’en aller, il livre ce bref essai: un mode d’emploi pour la mise sur pied d’un think tank capable d’avancer productivement dans l’inédit.

Il est bon d’avoir l’air stupide

Comment faire, donc? Les personnalités qu’il faut rassembler doivent avoir «un bon background dans le champ en question», mais aussi être «anticonformistes dans leurs habitudes». L’environnement favorable à l’innovation se construit, lui, en deux temps. «Pour la créativité, l’isolement est nécessaire», car «la présence d’autres personnes ne peut qu’inhiber le processus – puisque la création est une chose embarrassante: pour chaque bonne idée nouvelle, il y en a des centaines de stupides». Il faut ensuite se réunir, sans (auto)censure et pas trop nombreux.

«Il me paraît nécessaire que toutes les personnes présentes à ces séances de cérébration soient disposées à avoir l’air stupide, et à voir les autres avoir l’air stupide aussi.» Quant au nombre, «il ne faudrait pas être plus de cinq: un groupe plus grand disposerait d’une plus grande provision d’information, mais subirait la tension qu’on ressent en attendant de parler». De toute façon, ce qui compte «n’est pas ce que les gens disent lors de ces réunions, mais ce qu’ils inspirent l’un à l’autre dans la foulée»… Reste la question de la conduite de ces réunions: «Quelqu’un doit les diriger, jouant un rôle équivalent à celui d’un psychanalyste: en posant les bonnes questions, celui-ci amène le patient à discuter sa vie passée d’une manière qui en fait surgir une nouvelle compréhension devant ses propres yeux.»

* «On Creativity», par Isaac Asimov. A lire ici: www.technologyreview.com/view/531911/isaac-asimov-mulls-how-do-people-get-new-ideas/

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