marché de l’art

Helly Nahmad, les dessous glauques du commerce de l’art

Le galeriste new-yorkais a eu des démêlés avec la justice à l'hiver 2014. En Suisse, le Ministère public de la Confédération ouvrait une procédure contre un certain B. au chef de blanchiment d’argent aggravé. Selon les éléments de la plainte, il s'agissait de Helly Nahmad

Nous avons initialement publié cet article sur Helly Nahmad en décembre 2014. A cette époque, le fils du marchand d'art new-yorkais David Nahmad était condamné pour paris illégaux. Cette riche famille est aujourd'hui citée dans le scandale des «Panama Papers», qui accusent David Nahmad de détenir secrètement un tableau du peintre italien Modigliani via une société offshore créée par le cabinet panaméen Mossack Fonseca.


* On nous demande de préciser (voir plus bas)

Les traditionnelles enchères d’automne à New York n’avaient pas la même saveur que d’habitude. Tout comme Art Basel Miami Beach la semaine dernière. Il manquait à ces incontournables de l’art une de ses plus fameuses figures: Hillel «Helly» Nahmad, 36 ans, directeur de la galerie new-yorkaise du même nom, fils du milliardaire David Nahmad (Forbes estime sa fortune à 1,8 milliard) et membre de l’une des familles les plus puissantes du marché de l’art.

Le 30 avril 2014, Helly a été condamné à une peine de prison d’une année et un jour par le juge new-yorkais Jesse Furman pour paris illégaux. Le trentenaire a également été contraint à verser au gouvernement américain 6 427 000 dollars et à céder ses droits, titres et intérêts dans Carnaval à Nice (1937), une peinture de Raoul Dufy estimée plusieurs centaines de milliers de dollars. L’affaire se poursuit en Suisse avec une instruction ouverte par le Ministère public de la Confédération au chef de blanchiment d’argent aggravé. Contre toute attente, le 19 novembre 2014, il a été libéré après avoir passé seulement 5 mois incarcéré.

Helly Nahmad compte parmi ses amis des stars comme Leonardo DiCaprio ou Gisele Bündchen et des personnalités influentes qui n’ont pas hésité à le défendre. Dans le compte-rendu du procès que s’est procuré Le Temps, le juge dit avoir reçu une soixantaine de lettres de soutien, dont certaines de cadres supérieurs de Sotheby’s et Christie’s. Un attachement qu’on comprend mieux à la lecture du New York Times. Dans un article d’avril 2014, il est écrit que le clan Nahmad est apprécié du milieu pour sa manière insistante de miser, ce qui a pour effet de stimuler les autres enchérisseurs. Toujours selon le quotidien, des maisons d’enchères auraient même des arrangements avec des membres de la famille qui se seraient engagés à acquérir des lots à un certain prix s’ils ne trouvaient pas preneur. De quoi assurer aux vendeurs hésitants une somme minimale pour leurs biens, soit la somme établie en secret et au préalable avec les Nahmad. Les garants obtenaient une commission en cas d’enchère supérieure à cette somme.

Ce n’est là que la pointe de l’iceberg. L’acte d’accusation américain présenté le 16 avril 2013 détaille la façon dont Helly Nahmad conduisait ses affaires et blanchissait l’argent de son organisation criminelle par le biais de sa galerie. Enregistrées par le FBI et citées durant le procès, les conversations téléphoniques de Helly Nahmad sont accablantes. Dans l’une d’elles, il suggère à une cliente de virer 150 000 dollars sur le compte de son père, «si la banque exige un justificatif, nous dirons que vous avez acheté une peinture…». Dans une autre, il s’adresse à son ami Nicholas Hirsch, également sur le banc de la trentaine d’accusés, et lui explique comment ils vont très facilement se faire chacun 25 000 dollars en vendant à une amie crédule un tableau à 300 000 dollars alors qu’il en vaut 250 000… Pour défendre son client, Benjamin Brafman – l’avocat de Helly Nahmad qui avait également défendu Dominique Strauss-Kahn – a dit qu’il s’agissait d’un gag entre deux copains qui rejouaient un dialogue de mafieux du film Casino

Originaires de Syrie, les Nahmad sont connus pour acquérir des œuvres en quantité, les stocker durant de longues années puis les remettre sur le marché lorsque la demande explose. La dynastie possède l’une des plus importantes collections d’œuvres impressionnistes et modernes, environ 5000 pièces – dont 300 Picasso valant près de 900 millions de dollars – pour une valeur totale de 4 milliards de dollars, selon Forbes. Un inventaire qui occuperait les 15 000 m2 d’un entrepôt sous douane près de Cointrin.

D’autres ramifications aboutissent en Suisse: les comptes suisses du père, David Nahmad, mentionnés dans le procès, qui auraient servi à envoyer de l’argent aux Etats-Unis pour financer une partie du business illégal du fils; ou - dans un autre genre - la sœur de Helly, Marielle Safra, mariée au neveu de Lily Safra, la veuve du banquier Edmond Safra qui possède un pied-à-terre genevois.

Surtout, il existe en Suisse une procédure ouverte le 26 avril 2013 par le Ministère public de la Confédération au chef de blanchiment d’argent aggravé, à l’encontre d’un certain B. L’instruction fait suite à une dénonciation du MROS (le Bureau de communication en matière de blanchiment d’argent auprès de fedpol). L’arrêt du Tribunal pénal fédéral du 14 janvier 2014 permet sans doute possible d’établir que B. n’est autre que Helly Nahmad: «B. est soupçonné d’avoir procédé au blanchiment d’argent d’au moins USD 10 millions [ndlr: somme qu’on retrouve dans le compte-rendu du procès américain] […]. La procédure ouverte en Suisse est étroitement liée à l’investigation menée aux Etats-Unis dirigée contre B. et une trentaine d’autres personnes contre lesquelles un acte d’accusation a été présenté le 16 avril 2013. Il ressort de cet acte d’accusation que l’organisation criminelle à laquelle est soupçonné d’avoir participé B. a été ­financée notamment par son père, A.»

Le Ministère public de la Confédération a d’abord mis sous séquestre les comptes suisses douteux le 30 avril 2013, «en raison des suspicions entourant des transferts supérieurs à USD 3 millions en ­faveur de diverses relations bancaires dans la sphère de puissance de plusieurs membres d’une organisation criminelle». Suite à un recours du titulaire, le MPC a ordonné le 8 août 2013 la levée partielle des séquestres mais en maintenant un blocage de 15 millions de dollars, les justifications de A. étant insuffisantes pour une levée totale. Le 1er octobre 2013, la procédure à l’encontre de B. a été étendue au chef de participation ou soutien à une organisation criminelle.

Contacté, le Ministère public de la Confédération a fait savoir, par sa porte-parole Jeannette Balmer, qu’il ne s’exprimait pas «sur cette instruction pénale qui se poursuit». Joint par téléphone, Rodolphe Gautier, l’avocat genevois du recourant A., n’a pas souhaité commenter.

«On entend rarement parler de blanchiment d’argent par le biais du marché de l’art, s’étonne Andrea F. G. Raschèr, expert sur les questions légales relatives à la culture et à l’art. Et pourtant, les cas sont sûrement fréquents, car ce marché offre aux blanchisseurs de nombreuses possibilités.» Le spécialiste – qui fut pendant plus de dix ans responsable de l’unité Droit et affaires internationales de l’Office fédéral de la culture – rappelle la simplicité avec laquelle on peut transformer de l’argent liquide en art. «La LBA [ndlr: loi fédérale concernant la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme dans le secteur financier] a été révisée de nombreuses fois, mais jamais le marché de l’art n’a été inclus comme secteur à surveiller. Bien sûr, à l’échelle mondiale, ce secteur ne concerne qu’une poignée de personnes bien dotées. Mais les plus gros collectionneurs font aussi partie des gens les plus riches et puissants de la planète! Il ne faut pas sous-estimer l’influence du lobby du marché de l’art et des collectionneurs.»

Une emprise qu’on peut supposer mais qui reste difficile à vérifier. «En droit suisse, tous les secteurs, y compris celui de l’art, sont soumis à la répression pénale du blanchiment d’argent, note le docteur en droit Guillaume Vionnet, avec ses associés Filippo Lurà, Julien Perrin et Loïc Pfister de l’étude LPPV avocats à Lausanne. Mais si les acteurs concernés ne sont pas des intermédiaires financiers au sens de la LBA, les obligations contraignantes de diligence, de collaboration et de soumission à surveillance étatique prévues par cette loi ne s’appliquent pas. Certains aspects de l’appareil légal de lutte contre le blanchiment d’argent peuvent mériter discussion.» Le blanchiment suppose un crime préalable, il faut que les valeurs patrimoniales en question proviennent d’une infraction d’une gravité certaine. Comme c’est le cas pour Helly Nahmad. «La LBA et son dispositif de mesures ciblent le secteur financier.» Les marchands d’art n’y sont en soi pas inclus. «Si par contre une transaction liée au marché de l’art implique un intermédiaire financier, ce dernier devra alors y appliquer les mesures légales d’identification et de documentation. Il sera aussi tenu à la communication d’éventuels soupçons de blanchiment et au blocage des valeurs dans certains cas.» Il faut pouvoir remonter la rivière goutte par goutte, le paper trail document par document.

«Nous recevons régulièrement des communications financières en lien avec l’art, explique Stiliano Ordolli, chef du Bureau de communication en matière de blanchiment d’argent (MROS). Si le produit d’une vente est un tableau ou si des œuvres mises en dépôt dans une banque ont des origines douteuses, ou que la valeur de l’objet semble trop élevée, nous devons être informés. L’intermédiaire financier doit connaître tous les détails des transactions sous sa surveillance.»

«En cas de suspicion de blanchiment, expliquent les avocats de LPPV, l’investigation et l’éventuelle répression pénales sont fréquemment compliquées par des circonstances internationales – transfrontalières – de l’affaire, l’échange d’informations et la coordination entre autorités nationales notamment s’avérant parfois difficiles.»

Stiliano Ordolli, du MROS, reste néanmoins optimiste. «Le projet de révision de la LBA prévoit – entre autres – une interdiction d’effectuer des transactions en cash de plus de 100 000 francs. Au-delà de cette somme, il faudra passer par un intermédiaire financier.» Et les avocats de relever: «Il est possible que le débat actuel sur le blanchiment et l’art incite les acteurs du marché de l’art à intensifier un processus d’autorégulation pour prévenir le risque de régulations et contraintes étatiques.»


Dans l’article consacré à Helly Nahmad le 11 décembre 2014, l’avocat de Davide Nahmad, le père de Helly, Me Rodolphe Gautier précise :

Au terme de la procédure américaine, les chefs d’accusations à l’encontre d’Helly Nahmad ont tous été abandonnés hormis la seule infraction de paris sportifs illégaux, pour laquelle il a passé quatre mois et demi en prison. Ces paris impliquaient le cercle d’amis proches d’Helly Nahmad à l’exclusion de toute organisation criminelle, ce que les autorités américaines ont reconnu. De ce fait, tous les soupçons initiaux de blanchiment d’argent ont été rapidement retirés.

Par ailleurs, l’intégrité des activités professionnelles de la famille Nahmad n’a jamais été mise en doute dans le cadre des procédures américaines et suisses; la galerie New Yorkaise d’Helly Nahmad n’a jamais été impliquée ni même inquiétée. Aucun accord n’a jamais été passé par les Nahmad avec des sociétés d’enchères pour garantir l’achat de lots mis en vente.

Dans la procédure suisse, où Davide Nahmad intervient en tant que tiers-saisi et non en tant que prévenu, les explications fournies ont d’ores et déjà permis d’obtenir la libération de 95% des avoirs bancaires saisis en avril 2013 et nous sommes confiants que le solde sera libéré prochainement vu la nature parfaitement licite des transferts opérés.

Cet article a été modifié le 16 décembre 2014 après avoir appris la libération de Helly Nahmad

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