Littérature

«Cultiver l’inspiration en prison est un vrai défi»

Quatre écrivains, Catherine Safonoff, Joël Dicker, Sylvain Thévoz et Martin Rueff ont participé pour la première fois à un projet de promotion de l’écriture et de la lecture dans divers lieux de détention à Genève. Martin Rueff raconte son expérience

«Cultiver l’inspiration en prison est un vrai défi»

Quatre écrivains ont participé pour la première foisà un projet de promotion de l’écriture et de la lecture dans divers lieux de détention à Genève

Une expérience inédite a eu lieu ces dernières semaines à Genève. Des écrivains ont poussé les grilles de plusieurs institutions carcérales pour rencontrer des détenus désireux de s’initier ou de se perfectionner à l’écriture. Catherine Safonoff, Sylvain Thévoz, Joël Dicker et Martin Rueff ont répondu à l’appel de la Fondation Martin Bodmer, à l’origine de ce projet à la fois modeste, par le nombre de plumes recrutées, et ambitieux, dans son soutien à un élan intime parfois fragile. L’encouragement à la lecture est aussi un des objectifs affichés, qui devrait se traduire notamment par des dons de livres aux bibliothèques carcérales.

L’initiative entend ainsi poursuivre le legs de Martin Bodmer, fervent défenseur de l’accès à la culture pour les prisonniers durant la Seconde Guerre mondiale. Elle prend également appui sur l’exposition Sade, un athée en amour. Le marquis, à l’honneur sur les hauteurs de Cologny, a en effet passé vingt-sept ans de sa vie derrière les barreaux.

Lundi dernier, une table ronde réunissait les écrivains volontaires à la Fondation Martin Bodmer. Dans son prolongement, nous avons interrogé Martin Rueff, partie prenante au projet qui se rend régulièrement à Curabilis, l’établissement pour détenus dangereux souffrant de troubles mentaux. Poète et professeur de langue et littérature françaises du XVIIIe siècle à l’Université de Genève, Martin Rueff vient de publier une nouvelle traduction de Si par une nuit d’hiver un voyageur, d’Italo Calvino (Ed. Gallimard Folio), ainsi que la traduction de Le Feu et le Récit, de Giorgio Agamben (Ed. Rivages).

Samedi Culturel: En quoi consiste votre travail auprès des détenus de Curabilis?

Martin Rueff: Il est différent de celui que j’ai mené à la prison de la Santé à Paris. Durant trois ans, j’y ai enseigné la philosophie. C’étaient des vrais cours de fac et il y avait une relation d’autorité qui s’est installée dès le départ. A Genève, je me situe entre le prof et l’écrivain. Mon rôle est d’amener les détenus à accoucher de ce qu’ils ont déjà en eux. Dans ce cas précis, j’ai affaire à des personnes qui écrivent déjà depuis longtemps. Il s’agit aussi de les aider à trouver l’inspiration et à la maintenir. C’est un vrai défi de cultiver la flamme quand on est en prison.

Qu’est-ce qui motive les prisonniers à écrire?

Ils sont porteurs d’histoires très lourdes, ce qui est le cas de beaucoup de gens. Mais pour eux, elles ont entraîné un dérapage, quelque chose s’est cassé à un moment donné. L’écriture surgit alors lorsqu’ils éprouvent le besoin de réinventer tout un réseau de sens dans leur vie. Et de produire un autre discours les concernant, car ils sont saturés de discours sur eux-mêmes émanant des juges, des médecins ou des avocats.

L’enfermement favorise-t-il l’écriture?

L’écriture en prison est une longue tradition. Les écrivains incarcérés ont souvent découvert un rapport plus fort à l’écriture. Sade en est un exemple frappant. Mais c’est plus ambigu qu’on pourrait l’imaginer car les conditions de vie en milieu fermé entraînent constamment des moments de découragement. Or pour écrire, il faut de l’énergie. Même si c’est une énergie de mélancolie. Les prisonniers éprouvent de grands passages à vide qui compromettent leur capacité à s’adonner pleinement à cette activité. Les pannes d’écriture sont inévitables.

L’introspection est-elle une inclination naturelle quand on est privé de liberté?

Oui, les personnes que je rencontre travaillent souvent à partir de leurs souvenirs et de leur expérience carcérale. Les récits auxquels elles donnent naissance traitent beaucoup de justice et d’injustice. C’est une obsession. C’était aussi le cas dans le cadre des cours de philo que j’ai donnés à la Santé. Les étudiants étaient très concernés par la question de la justice, le rapport aux règles, ou comment un sujet vit la loi.

Y a-t-il des types d’écriture spécifiques à la condition de détenu?

Il s’agit le plus souvent de formes assez courtes. Je pense à un des participants aux ateliers, un anglophone d’environ 30 ans qui était artiste de rue. Il compose de la musique, des poèmes, et rédige des nouvelles. Il est plus à l’aise avec ces formes courtes à cause des pannes d’écriture que l’enfermement induit. Mais son ambition est de se lancer dans une forme plus longue, un roman sans doute. J’aimerais qu’il puisse publier ses œuvres, qui sont d’une très grande qualité.

Connaissez-vous le parcours des détenus que vous côtoyez?

Je ne connais ni le motif pour lequel ils sont incarcérés, ni les pathologies dont ils souffrent. Je sais seulement qu’ils purgent de longues peines et qu’ils sont très médicalisés.

Avez-vous travaillé sur des œuvres en particulier?

J’ai choisi trois textes pour leur capacité à soutenir le processus d’écriture. Un passage du Temps retrouvé, de Proust, sur l’inspiration, sur ce qui nous pousse à écrire. J’ai ensuite invité mes élèves à travailler sur ce qui était en jeu dans ce texte, à savoir le déploiement des souvenirs personnels dans le temps. J’ai aussi retenu un poème de Baudelaire, «Le balcon», pour sa beauté et la possibilité qu’il ouvre de faire vivre le passé par l’écriture. Et grâce à La Parure de Maupassant, nous avons pu résoudre un problème de technique narrative, soulevé auparavant par l’un des participants.

Vous affirmez ne pas être un «médecin des âmes». Qu’entendez-vous par là?

Je n’ai aucune ambition thérapeutique. Il ne faut pas imaginer que les outils d’expression qu’on développe lors de ces séances vont régler des problèmes qui nous échappent. Il faut savoir rester à sa place, dans le respect des prisonniers et des personnes qui s’en occupent. On ne se substitue pas au personnel soignant qui suit les détenus au jour le jour. Mais il est tout à fait possible que l’écriture puisse libérer un nouveau rapport à soi.

Vous insistez aussi sur l’importance de ne pas être pressé et d’inscrire votre intervention dans le temps. Pourquoi?

Il faut du temps pour installer une relation pédagogique, quelle qu’elle soit. A fortiori quand on a affaire à des prisonniers, car ils ont appris à se méfier des autres. Ils ne connaissent pas notre motivation d’écrivain à venir vers eux. Le facteur temps est donc crucial pour instaurer un climat de confiance. Et pour faciliter l’apprentissage. Il ne faut pas oublier que, quand on écrit, on a toujours peur d’être jugé. Qu’on soit étudiant, prof, écrivain ou journaliste. Or cette position est insupportable pour un prisonnier. Un des enjeux est donc de réussir à instaurer un rapport à l’écriture qui ne soit pas de l’ordre du jugement. Ce dont je rêverais, c’est de les accompagner sur toute une année. Car si on n’envisage que quelques rencontres, il y a inévitablement des ratages, et quand une séance est ratée, c’est grave. Ça n’a pas du tout le même poids que pour un étudiant à l’université. On ne soupçonne pas à quel point on touche à des choses délicates. En prison, on a déjà souvent l’impression d’être un raté.

Y a-t-il des échanges entre les détenus sur leurs écrits respectifs?

Oui, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, ces échanges sont d’une grande douceur. Tous ont conscience que chacun dévoile quelque chose d’intime et que ça fait peur. Loin de se juger, ils font attention à ce qu’ils disent les uns des autres. Je me suis aussi rendu compte que la langue n’était pas un obstacle. Le fait qu’un des participants écrive en anglais a suscité des réflexions en groupe sur les différentes manières d’exprimer les choses dans telle ou telle langue. On assistait à une vraie discussion d’intellectuels!

Lors de la table ronde, vous sembliez n’avoir aucun doute sur l’utilité de ces rencontres entre écrivains et détenus.

Mon expérience à la prison de la Santé m’avait déjà convaincu. Pour les détenus, c’est une évidence. D’abord parce que passer deux heures par semaine à travailler sur eux-mêmes est très différent de leur quotidien. Il s’instaure aussi un rapport inédit à l’autre, un autre type d’humanité. Le fait que nous, écrivains, ne sachions pas pourquoi ils sont là est une vraie forme de libération pour eux. A plus long terme, ils peuvent se réapproprier un discours sur eux, ce qui n’est pas anodin. Et de manière générale, ils apprennent des choses qui leur seront utiles quand ils sortiront de prison.

Croyez-vous à une fonction rédemptrice de l’écriture?

Non, je ne dirais pas cela. C’est trop connoté religieusement. Je parlerais plutôt de récupération puisqu’il s’agit de réinventer des dispositifs langagiers pour parler de soi à soi. Et d’échappée, par l’imagination, le rire. Le jeu est convoqué dans ce contexte difficile. En prison, on arrive aussi à apporter de la légèreté.

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