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Pourquoi les prix de l’art flambent

Toiles à 118, 130 ou 300 millions de dollars: c’est comme s’il n’y avait plus de limites. Revue des principaux mécanismes qui font qu’un jour une œuvre pourrait dépasser le milliard de dollars

Pourquoi les prix de l’art flambent

Enchères Toiles à 118, 130 ou 300 millions de dollars: c’est comme s’il n’y avait plus de limites

Revue des principaux mécanismes qui font qu’un jour une œuvre pourrait dépasser le milliard de dollars

C’est Gauguin qui doit se retourner dans sa tombe, lui qui toute sa vie lutta pour vivre de son art et finit son existence dépressif et désargenté en Polynésie. Le peintre serait certainement très étonné d’apprendre qu’un peu plus d’un siècle après sa mort, son tableau Nafea faa ipoipo («Quand te maries-tu?» en tahitien) est devenu l’œuvre la plus chère au monde. C’est le Qatar qui a acquis la toile pour 300 millions de dollars à Rudolf Staechlin, un homme d’affaires bâlois à la retraite qui la tenait de son père, apprenait-on en février dernier.

Ce prix stratosphérique n’est pas dû au hasard. Il coïncide avec l’inexorable hausse des tarifs des œuvres les plus chères qui s’observe depuis le début des années 2000. Et ce ne sont pas les exemples qui manquent, à l’instar de l’affaire Yves Bouvier- Dmitri Rybolovlev dans laquelle le transporteur d’art est accusé d’escroquerie par un des plus grands collectionneurs de tableaux du monde, qui dit notamment que les œuvres lui auraient été surfacturées. Au cœur de ce scandale, des chefs-d’œuvre parmi lesquels le Salvator Mundi de Léonard de Vinci payé 127,5 millions de dollars par le Russe ou le Nu au coussin bleu de Modigliani qu’il a également acquis par l’intermédiaire du Genevois pour 118 millions de dollars.

Cette saga artistico-judiciaire illustre elle aussi l’inexorable hausse des prix sur le marché de l’art et la difficulté d’y appliquer des critères objectifs. De nombreux mécanismes participent à cette montée en puissance des tarifs. Nous en présentons ici quatre principaux.

Plus de milliardaires

L’explosion des prix de l’art s’explique premièrement par la clientèle toujours plus nombreuse et fortunée qui s’intéresse aux œuvres et les achète. Selon l’étude «Billionaire Census 2014» menée par la société Wealth-X et la banque UBS, entre juillet 2013 et juin 2014 la population mondiale de milliardaires a crû de 7% pour atteindre 2325 individus, un record absolu. En un an, ce sont 155 personnes qui sont devenues nouvellement milliardaires.

Autant d’acheteurs en puissance d’œuvres à six zéros. «Auparavant, les gens riches l’étaient en termes de patrimoine ou d’appareil industriel, mais moins en termes de liquidités comme aujourd’hui», explique la journaliste Georgina Adam, qui travaille notamment pour le Financial Times et dont le livre Big Bucks – the explosion of the Art Market in the 21st Century sorti en 2014 explique l’évolution du secteur depuis le début des années 2000. Cette population grandissante de milliardaires en provenance d’économies installées ou émergentes ont de l’argent à dépenser et à placer. Pour bon nombre d’entre eux, l’art – au même titre que les voitures ou le prêt-à-porter de luxe – est une composante parmi d’autres d’un art de vivre globalisé auquel ils accèdent grâce à leurs ressources financières. Pour fidéliser cette clientèle, les maisons de vente aux enchères se sont donné pour mission de leur transmettre le goût pour l’art.

Pallier le rétrécissement de l’offre

Plus une denrée est rare, plus son prix augmente. Pour le marché de l’art, cette généralité s’applique en partie. Mais pour pallier l’étiolement d’un stock d’œuvres d’artistes décédés, les maisons de vente aux enchères ont trouvé la parade.

Dans les années 1970, les œuvres des maîtres anciens s’échangeaient aux plus hauts prix. Puis, les maisons d’enchères prenant conscience que l’offre s’amenuisait, contribuèrent grandement à remettre au goût du jour les impressionnistes et l’art moderne, dans les années 1980 et 1990. Mais là encore, le stock diminuait à vue d’œil. Les meilleures pièces disparaissaient dans les collections des musées pour ne plus jamais réapparaître sur le marché, les œuvres acquises par des institutions d’ordre public ne pouvant en général pas être revendues (même s’il existe des exceptions).

«Le relais de croissance pour les maisons de vente aux enchères fut alors l’art contemporain», indique Georgina Adam. Une manne à la mode qui n’est pas près de se tarir: pour la plupart encore vivants, les artistes produisent – et sont poussés à produire – de façon à répondre à la demande. Ils côtoient les stars qui les collectionnent et sont eux-mêmes considérés comme des célébrités.

Des ventes garanties

Les cautions offertes par les maisons de vente aux enchères participent également à la spirale ascendante des prix. Pour s’assurer de pouvoir mettre à l’encan les meilleures pièces, les auctioneers promettent aux vendeurs des prix minimums toujours plus élevés, qu’ils sont même prêts – et parfois contraints – à payer de leur propre poche quand l’objet n’atteint pas la somme promise durant l’adjudication. «Les maisons en ont énormément offert en 2006 et 2007, reprend Georgina Adam. Puis en 2008, avec la crise, peu de pièces obtinrent les prix garantis et les auctioneers durent payer la différence pour s’acquitter des montants assurés. Dernièrement, ils ont recommencé à proposer des garanties, notamment par le biais de tiers – comme le Qatar –, qui promettent d’acquérir pour un tarif fixé à l’avance certaines pièces.»

Avec ce système, le vendeur a l’assurance de toucher une somme minimale et que son bien ne sera pas «brûlé» durant la vente. Un objet «brûlé» durant une enchère publique tombe dans une sorte d’enfer où végètent les œuvres dont personne n’a voulu et dont personne ne voudra avant longtemps justement pour cette raison…

Investissements dans l’art

Suite à la crise de 2008, les investisseurs ont cherché des alternatives pour faire fructifier leur argent. «L’art s’est avéré être un investissement intéressant, attirant toujours plus les liquidités de ceux découragés par des actifs traditionnels comme les actions et l’immobilier», indique Anne Laure Bandle de l’Université de Genève dans le livre L’art a-t-il un prix? The Art of Pricing the Priceless édité par le Centre du droit de l’art.

De nouveaux amateurs qui ont non seulement des capacités importantes, mais qui vont surtout veiller à ce que les prix de leurs acquisitions continuent de grimper, ceci en les traitant comme tout autre produit financier.

Les observateurs se demandent quand le plafond des prix de l’art sera atteint. Certains prétendent même que le marché de l’art est aujourd’hui «too big to fail» et qu’en cas de ralentissement, ses principaux acteurs seront obligés de le soutenir pour protéger leurs investissements. Cité dans le livre de Georgina Adam, Francis Outred, responsable pour Christie’s Europe de la section d’art d’après-guerre et contemporain, l’affirme: «Je suis convaincu que de mon vivant je verrai une œuvre d’art adjugée pour 1 milliard de dollars!» Il ne dit rien quant à la pièce ou l’artiste qui pourrait remporter la mise. Sa citation – tout à la fois enthousiaste et cynique – illustre à la perfection la philosophie actuelle du marché de l’art où l’important n’est pas la valeur de l’œuvre mais son prix.

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