Exposition poétique

John Giorno, jeune poète de 78 ans

Ecouter la poésie, voir la poésie, ces expériences venues directement des années 1960 et de la Beat Generation sont possibles ces jours à Carouge, où s’expose un artiste qui vécu avec Andy Warhol, Robert Rauschenberg et William Burroughs

John Giorno, compagnon de la Beat Generation, est à Carouge

«Don’t wait for anything», proclame l’artiste, qui s’expose au Flux Laboratory. Rencontre

Il est arrivé le matin de New York. Dans cet hôtel genevois, il apparaît enjoué, tranquille, l’œil pétillant. Un jeune homme de 78 ans. C’est John Giorno. Disponible, ouvert, souriant, prêt à raconter. Prêt à s’investir aussi dans l’exposition qui s’installe au Flux Laboratory à Carouge, dès le 1er et jusqu’au 29 mai, pour un mois de poésie intense. Parmi ses toiles aux grandes énonciations poétiques (Poem Paintings), près du téléphone noir à cadran mobile, dont on pourra saisir le combiné pour écouter des poèmes (Dial-a-Poem), John Giorno dira ce soir, lors du vernissage, avec l’énergie et la force dont il a le secret, son dernier poème: God is Man Made.

Du fauteuil où il s’installe, très droit, surgissent des mondes. Le 222 Bowery à New York par exemple, où il a vécu sans discontinuer depuis le début des années 1960. C’est une ancienne auberge de jeunesse transformée en trois lofts, qui accueille parfois des cérémonies bouddhistes; un lieu plein d’énergie et d’histoire, où John Giorno a aimé, écrit, créé, inventé, déliré, festoyé, médité avec les plus grands artistes américains.

Le jeune homme qui dort dans Sleep, d’Andy Warhol, c’est lui. Giorno et Warhol ont vécu là, en couple, entre 1962 et 1965. Dans les murs du 222 Bowery sont passés aussi Robert Rauschenberg, Jasper Jones et bien d’autres. William S. Burroughs a vécu là. C’est là, encore, que Mark Rothko a peint ses Seagram Murals .

John Giorno est le poète de la bande. «J’avais 15 ans quand je suis entré en contact avec la poésie. Mais c’est en 1962 que j’ai commencé vraiment, en utilisant des «images trouvées» (found images). J’avais étudié le mouvement dada, je connaissais Marcel Duchamp, mais pas plus. Quand j’ai vu les artistes qui m’entouraient, Robert Rauschenberg ou Jasper Jones, utiliser des «images trouvées» chacun à sa manière, je me suis dit que s’ils le faisaient en peinture, je pouvais le faire en poésie.»

Rapidement, John Giorno se confronte à ce qui va devenir un mode de diffusion privilégié de ses textes: la performance. «Mes premiers poèmes ont été publiés par C Magazine. Il y avait une lecture publique. J’y suis allé. J’étais un gosse, ravi d’être là, tranquillement assis au fond de la salle, savourant le bonheur d’être publié… Et tout à coup, j’entends: «Le prochain poète est John Giorno.» Aïe! Je ne savais pas que je devais lire. J’y suis allé, les jambes en jelly, paniqué, en sueur, presque incapable de parler. Ça a été ma première performance. Aujourd’hui, c’est encore dans une forme de peur que je puise mon énergie. Mais j’ai appris. Quand vous êtes confronté au public, vous apprenez.»

Ses performances sont des moments intenses, denses, théâtraux. John Giorno sait se faire présent, il dit ses textes avec énergie, s’inscrivant ici et maintenant: «Quand j’ai commencé à dire mes poèmes, je ne savais pas encore à quel point c’était important pour moi. Maintenant je le sais. Vous écrivez avec des mots, vous travaillez avec votre savoir-faire. Puis, le poème s’en va vers une revue, un livre, est c’est terminé. Dire un poème, c’est en faire quelque chose d’autre. On retrouve une tradition ancestrale du dire. Et puis, surtout, il faut répéter, répéter vraiment. On dit que Michael Jackson répétait à mort, et que c’est pour ça qu’il était génial. Eh bien, même si c’est un cliché, c’est vrai! Je répète mes poèmes tout le temps, tous les jours. Je répète tellement que le poème devient quelque chose de neuf, quelque chose d’autre. On est au-delà de la poésie.»

Sa poésie, John Giorno l’a fait vivre très tôt dans la technique, dans les nouveaux moyens de diffusion. «William Burroughs et Brion Gysin m’ont beaucoup influencé lorsque j’ai voulu mixer art et technique, notamment en m’initiant à la poésie sonore. Brion Gysin m’a proposé de collaborer avec lui sur un poème que j’avais terminé: Subway. Nous avons enregistré des sons dans le métro. On l’a envoyé à Bernard Heidsieck, qui l’a présenté, en 1965, à la Biennale du Musée d’art moderne de la ville de Paris. Ça m’a encouragé. Puis je me suis inspiré des loops, ces boucles sur magnétophone, que développaient d’autres amis: Max Neuhaus et Steve Reich. Là aussi, je me suis dit que je pouvais faire pareil avec mes mots. Je n’ai pas vraiment cherché la technologie, elle est venue à moi.» Et c’est après une très ennuyeuse conversation téléphonique, raconte-t-il, que lui vient l’idée d’un vaste projet: Dial-a-Poem, développé dès la fin des années 1960. En appelant un numéro, les Américains peuvent entendre des poèmes dits par les plus grands poètes américains – ce qui sera aussi possible au Flux Laboratory. Dans la foulée, naît un label de poésie qui imprime de nombreux disques, le Giorno Poetry System. Aujourd’hui, le poète se réjouit des possibilités qu’ouvre Internet: «Ces cinquante ou soixante dernières années sont un âge d’or de la poésie. La technologie est devenue aujourd’hui un moyen, incroyablement puissant, pour diffuser la poésie.»

John Giorno ne s’est pas arrêté là. «Vers 1968, j’ai fait mes premiers tableaux, en poète toujours. Sans me prendre trop au sérieux, car je vivais dans le monde de l’art et je savais à quel point il était difficile d’exister en tant qu’artiste. Ç’a été irrégulier. Mais vers le milieu des années 1980, j’ai vraiment commencé à peindre des toiles, similaires à celles que je fais aujourd’hui.»

Là encore, la technologie a sa part. John Giorno s’émerveille des programmes informatiques qui lui ont permis de faire «bouger les lignes» de ses grands mots. De plus, ses sérigraphies de slogans poétiques – «Just say no to family values»; «It doesn’t get better»; «Eating the sky», etc. – font un tabac sur Internet: le hashtag #johngiorno est devenu populaire.

Comment a-t-il fait, John Giorno, pour traverser l’histoire de l’art contemporain et rester aussi vivant? «Je médite, je travaille tous les jours, mon esprit reste en éveil. Et puis, j’ai eu tous ces amants merveilleux, de grands artistes de ce temps. Depuis 1998, je vis avec Ugo Rondinone. Il est plasticien, je suis un poète, cela m’aide à continuer.»

Flux Laboratory (Carouge), «John Giorno», vernissage et performance, 30 avril à 18h. Jusqu’au 29 mai. Le Palais de Tokyo (Paris) expose John Giorno dès le 21 octobre 2015. Curateur: Ugo Rondinone.

«Ces cinquante ou soixante dernières années sont un âge d’or de la poésie. La technologie est un moyen de diffusion incroyablement puissant»

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