théâtre

Musset, version cow-boy et petites pépites

Le facétieux Christian Geffroy Schlittler crée «L’âne et le ruisseau» à Genève. Sous ses dehors dégagés, ce spectacle d’un rare raffinement raconte l’éternelle difficulté de l’engagement

Musset, version cow-boy et petites pépites

Scènes Le facétieux Christian Geffroy Schlittler crée «L’âne et le ruisseau» à Genève

Sous ses dehors dégagés, ce spectacle d’un rare raffinement raconte l’éternelle difficulté de l’engagement

Christian Geffroy Schlittler entretient un rapport canaille avec le théâtre. D’un côté, ce metteur en scène consacre la plupart de son temps et de ses pensées à la réflexion dramaturgique, au rôle de l’acteur dans l’élaboration d’un spectacle, au juste rapport, critique et dialectique, avec le texte et les auteurs. En témoigne l’épais et passionnant dossier de presse consacré à L’âne et le ruisseau, dernière pièce d’Alfred de Musset que le Français installé en Suisse depuis vingt ans présente ces jours au Théâtre Saint-Gervais.

D’un autre côté, ce quadragénaire adore chambrer la scène, la bousculer. Lui ôter tout vernis de respectabilité, et surtout de solennité. «Koltès a fait beaucoup de mal au théâtre français», nous expliquait-il un jour, exaspéré par le jeu lyrique et exalté né dans le sillage de cette plume qui, de fait, a beaucoup marqué les esprits avec sa manière chavirée de chroniquer la marginalité.

L’esthétique de Geffroy Schlittler et de sa compagnie, L’agence Louis-François Pinagot, est à l’opposé des grands mouvements. Par moments, elle serait même ­dangereusement hypotonique, comme si le moins était forcément le mieux. Et toujours, dans ce mode théâtral, le comédien se souvient qu’il est une personne avant d’être un personnage. Ainsi, sous le jeu, crépite le «je» et jamais le spectateur n’oublie qu’il assiste à une illusion. Evidemment, avec un tel mode opératoire où l’acteur semble sans cesse chercher sa voie et sa voix, où des digressions suspendent l’action, le spectacle n’est pas bétonné. Parfois, il patine, peine à percer, manque d’angles auxquels se raccrocher.

Mais quel plaisir quand cette liberté de ton débouche sur des pépites d’invention! La scène des cow-boys, par exemple, où, verbe rare et stetson vissé, le marquis et le baron s’affrontent sur la juste manière d’aimer. Ou la scène de la porte, bien sûr. Où le baron se met à huiler gonds et poignée imaginaires à défaut d’affronter sa douleur. A moins qu’il ne s’agisse d’une métaphore pour raconter les portes que ce personnage, affreusement coincé, doit ouvrir dans sa vie… La séquence est audacieuse, car elle dure longtemps et va loin dans le détail soigneusement mimé par l’excellent David Gobet. Pourtant, elle trouve tout son sens dans ce théâtre qui ne se refuse aucune option, du moment que ledit trait insolite contribue à éclairer la narration.

A propos de récit, que raconte cette dernière pièce de Musset, écrite en 1855, deux ans avant son décès à 47 ans? Elle relate la valse-hésitation de deux jeunes couples, aristocratiques et/ou fortunés, supposés se marier, mais dont les noces peinent à être annoncées. Dans le couple baron-comtesse (David Gobet - Julie-Kazuko Rahir), c’est le baron qui pèche par timidité. Dans le couple marquis - Marguerite (Christian Geffroy Schlittler et Anne Comte), c’est la belle et fausse ingénue qui freine l’hymen. Un stratagème est alors ourdi par les deux lésés pour réchauffer les refroidis et, de billet en lettre, de pièges en ruses, les noces finissent pas se concrétiser. C’est plus frais que mordant. Loin en tout cas de la cruauté d’On ne badine pas avec l’amour, du même auteur, où les jeux amoureux valaient la vie à Rosette, la paysanne malmenée.

Pas de cruauté donc, dans L’âne et le ruisseau, mais tout de même une thématique sérieuse, la difficulté à s’engager, qui rappelle nos adulescents actuels. Trait contemporain qu’on peut retrouver dans les tenues des personnages ou dans les fameuses libertés de mise en scène, résolument post-modernes et faussement dégagées.

Mais ce qui frappe surtout, et on avait déjà salué cet aspect dans Pour la libération des grands classiques, du même metteur en scène, en 2008, c’est la place donnée au langage corporel. La manière dont le corps révèle le sous-texte, montre ce que les mots taisent. Le corps intranquille, secoué de spasmes, de Julie-Kazuko Rahir raconte l’hystérie de sa comtesse exaspérée par le silence de son promis. Le corps figé au point d’être robotique de David Gobet traduit le verrou émotionnel que son baron s’est imposé suite à une déconvenue amoureuse. Le corps relâché, débonnaire de Christian Geffroy Schlittler révèle la force tranquille, sinon vulgaire, de son marquis. Tandis que le corps aux aguets d’Anne Comte souligne la volonté de Marguerite de ne pas être prise au piège de son mariage.

Raffiné. Comme le superbe tissu sonore imaginé par Pierre-Alexandre Lampert. Le compositeur aménage une ambiance jazzy, so cool, qui permet au marquis d’esquisser quelques pas de danse et rappelle ces films de la Nouvelle Vague où la musique se distancie volontairement du récit. Ce spectacle est comme un Meccano: plus les pièces s’emboîtent, plus le résultat passionne.

L’âne et le ruisseau, jusqu’au 23 mai, Théâtre Saint-Gervais, Genève, www.saintgervais.ch

Le corps révèle le sous-texte, montre ce que les mots taisent. Le stress de la comtesse, la rigidité du baron

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