Idees

Peter von Matt dynamite le mythe alpestre

Dans «La Poste du Gothard ou les états d’âme du nation», l’essayiste part du célèbre tableaude Rudolf Koller pour analyser les tensions qui entourent l’identité helvétique. Une lecture captivante qui aiguise le regard sur les fonctionnements et dysfonctionnements du pays

Peter von Matt dynamite le mythe des Alpes

Dans «La Poste du Gothard», l’essayiste part du célèbre tableaude Rudolf Koller pour analyser les tensions qui entourent l’identité helvétique

Genre: essai
Qui ? Peter von Matt
Titre: La Poste du Gothard ou les états d’âme d’une nation
Trad. de l’allemand par Lionel Felchlin
Chez qui ? Zoé, 474 p.

La scène littéraire alémanique a été prise de court en 2012 lorsque le Schweizer Buchpreis, la plus haute distinction littéraire de ce pays, a été remise à Peter von Matt, l’éminent essayiste et professeur émérite de littérature à l’Université de Zurich (LT du 12.11.2012). On s’attendait au sacre d’un romancier et pour certains, c’était comme si la critique et le monde académique se récompensaient eux-mêmes. Mais le prix, attribué au recueil d’essais La Poste du Gothard ou les états d’âme d’une nation est amplement mérité.

Le livre s’ouvre sur un fascinant exemple de rhétorique d’une petite centaine de pages avec pour titre «La Suisse entre origine et progrès». Tout au long de son raisonnement, l’auteur se sert du tableau La Poste du Gothard de Rudolf Koller, peint en 1873, comme d’une allégorie pour mettre en parallèle les finesses de l’image avec les forces qui ont façonné l’identité helvétique. Peter von Matt nous parle de l’idylle alpestre à travers l’histoire et la littérature en se basant sur les grands auteurs comme Friedrich Schiller, Jeremias Gotthelf ou Robert Walser. La complexité et les paradoxes de la Confédération sont analysés dans un langage simple, imagé, plein de sagesse et d’humour. L’ouvrage aiguise le regard du lecteur sur l’histoire, les fonctionnements et dysfonctionnements du pays; sa traduction (signée Lionel Felchlin) est une bénédiction pour les historiens, les sociologues et toute personne qui s’intéresse à la culture suisse.

Samedi Culturel: Qu’est-ce que le tableau de Rudolf Koller a de si particulier?

Peter von Matt: Dans ma jeunesse, la période d’après-guerre, on en trouvait des représentations un peu partout, sur des calendriers, des magazines. C’était comme une icône du bon vieux temps. Je me suis rendu compte que cette image était incroyablement intéressante car elle représente un moyen de transport, la diligence, au moment même où celui-ci est condamné à mort du fait du percement du tunnel du Gothard qui entre en service en 1882. L’image donne l’impression de célébrer cette époque. Mais en y regardant de plus près, j’ai trouvé de nombreuses ambiguïtés comme la coexistence de plusieurs vitesses: les chevaux blancs semblent courir plus vite que les bruns… Dans l’instant saisi par le peintre, pas un pied du veau ne touche le sol, ce qui donne à la scène une note d’irréalité.

Vous analysez ensuite le poème d’Albert de Haller, publié en 1729 et intitulé «Les Alpes». Vous discutez le fait que l’identité suisse est liée aux montagnes. Pourquoi est-ce une dimension si importante?

Oui cette fixation sur les Alpes est vraiment très curieuse! Car historiquement ce sont les villes qui ont fait la Suisse. Mais déjà avant Haller, il existait des mythes en lien avec les Alpes. Ce poème, qui s’inspire des Métamorphoses d’Ovide, postulait qu’un âge d’or existait toujours dans les montagnes suisses avec une société idéale, libre, saine et simple – ce qui était évidemment totalement faux. Les Alpes de Haller n’auraient pas eu autant d’influence sans la pensée rousseauiste qui s’est développée un peu plus tard et qui s’est diffusée dans toute l’Europe. Il faut bien avoir à l’esprit que notre identité ne vient pas de nous-mêmes mais de l’image que les autres ont de nous. En Europe circulait le concept d’une Suisse dotée d’un peuple à l’état de nature, sain et heureux. Les Suisses ont ensuite adopté cette idée et c’est bien volontiers qu’ils y ont cru.

Cette image est encore très forte aujourd’hui. Pourquoi a-t-ontoujours de la peine à expliquer ce qui fait la Suisse?

Parce que l’image internationale de la Suisse, ce sont encore et toujours les Alpes. C’est ainsi que le pays se vend touristiquement. Or nous ne nous voyons plus comme des paysans de montagne. Nous nous définissons en fonction de notre culture, de notre industrie. Autre image que le monde nous attribue, celle de notre lien avec le monde de la finance. Or nous refusons aussi d’être définis ainsi car les banques sont perçues comme des organisations criminelles… Nous sommes donc coincés entre plusieurs identités peu claires sans que nous ne puissions adhérer à aucune.

Existe-t-il cependant des valeurs suisses qui uniraient les différentes régions, les Zurichois, les Tessinois, les Romands?

Je pense qu’il y a une adhésion générale au système suisse. De ce que je peux en juger, les régions linguistiques sont toutes favorables à l’organisation politique de ce pays. Je pense aussi que le respect et le soutien aux régions minoritaires font partie des valeurs helvétiques. En Suisse alémanique, l’idée qu’il ne faut pas donner aux Romands l’impression qu’on veut les dominer est un réflexe très intégré.

Est-ce qu’on est aussi unis par la littérature? Peut-on parler en Suisse d’une littérature nationale?

Toutes les littératures en Suisse, celle en allemand, celle en français, celle en italien, font en fait partie de la littérature de leur langue. Je dis toujours que la littérature alémanique, c’est de la littérature allemande et c’est seulement en tant que littérature allemande qu’elle compte. Dans de nombreux cas de figure, nous vivons dos à dos. La littérature romande a le regard tourné vers Paris, et pas vers Zurich! Mais nous savons que les autres régions linguistiques sont là et nous savons que d’une certaine manière, nous allons bien ensemble.

Vous démontrez qu’on peut, à travers la lecture de romans, comprendre et expliquer un pays. Est-ce qu’elle peut aussi avoir une influence sur la politique, sur la société? Souhaiteriez-vous une littérature plus politique?

La mission d’un auteur, c’est d’écrire de bons livres, le reste est secondaire. Par définition, les écrivains ne sont pas les éducateurs de la nation. Mais j’apprécie qu’un auteur prenne des positions politiques. Certaines situations l’exigent plus que d’autres. Pendant la Guerre froide, la Suisse était figée dans un anticommunisme qui a réellement menacé sa liberté d’expression. Les prises de parole fortes, provocantes de certains auteurs ont alors été de première importance. Cela a permis d’enrichir le débat public. L’écrivain trouve parfois les mots pour ce que personne ne dit ou ne parvient à dire.

Par exemple?

J’aime donner l’exemple de Carl Spitteler, Prix Nobel en 1919 et auteur influent qui n’a pris que très rarement des positions politiques. En 1914, le Röstigraben était devenu un énorme fossé, la Suisse était alors vraiment à deux doigts de se briser: les Romands étaient pour la France, les Alémaniques du côté de l’Allemagne. On demande à Carl Spitteler de prendre position et il prononce en décembre 1914 un discours intitulé «Notre point de vue suisse» exhortant ses concitoyens à l’unité dans la neutralité. Le texte a été repris par tous les journaux importants et très vite, il a été traduit en français. Là, un auteur a vraiment marqué les esprits.

On pense aussi à Max Frisch, qui a écrit cette phrase devenue célèbre: «Man hat Arbeitskräfte gerufen und es kamen Menschen» (On a appelé des travailleurs et des hommes sont venus)…

Oui, cette citation est extraordinaire. Elle condense un problème profond en très peu de mots. Le texte où figure cette phrase date des années soixante. Frisch fait référence aux travailleurs italiens saisonniers que l’industrie suisse a fait venir dans ces années. Cette période a connu une flambée des discours et du vote xénophobe avec comme point d’orgue, l’initiative Schwarzenbach de 1969.

Qu’en est-il de l’engagement des écrivains suisses aujourd’hui?

Si un auteur dit quelque chose qui est déjà dans tous les journaux, cela n’a aucun intérêt. Dire maintenant qu’il faut faire quelque chose pour les réfugiés qui traversent la Méditerranée… Pas besoin des écrivains pour cela, on le sait déjà! Il s’agit de dire quelque chose que personne ne dit, à quoi personne n’avait pensé.

Vous avez écrit «La Poste du Gothard» en 2010. Quels changements avez-vous remarqués dans la société suisse ces cinq dernières années?

Ce qui a changé, c’est la capacité d’agir du gouvernement. Le débat politique s’est polarisé de façon extrême. Chaque déclaration suscite des réactions, des vociférations, des grognements démesurés. Cela a pour conséquence que les politiciens agissent de plus en plus en secret. Par crainte de cette opinion publique infantilisée. Toute solution à la votation du 9 février 2014 n’a déjà plus le droit d’être discutée car cela déclenche tout de suite une tempête de réactions. Or on ne peut tout simplement pas se permettre un comportement politique aussi infantile. On ne peut pas désigner l’Union européenne comme notre ennemi et affirmer qu’ici tout va bien et que tout ce qui vient de l’extérieur est mauvais. Cela rejoint la vision totalement biaisée d’Albert de Haller dans son poème Les Alpes où la Suisse se pose en paradis sur terre, une sorte d’Arcadie entourée par le mensonge et l’égoïsme. Notre erreur aujourd’hui est de ne pas nous intéresser suffisamment à l’Union européenne. On oublie purement et simplement que l’Union européenne est notre plus important partenaire commercial. C’est elle qui nous fait vivre!

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