Photographie

Zoom sur les petites mains du Paléo

Le festival publie un livre hommage à ses bénévoles

Zoom sur les petites mains du Paléo

Photographie Le festival publie un livre hommage à ses bénévoles

Un ouvrage avec des images d’Eddy Mottaz, coordinateur du projet, Delphine Schacher, Mercedes Riedy, Vincent Calmel, Matthieu Gafsou et Mark Henley

C’est une liste rose. Seize pages pour 25 467 noms. Il y a là Bibi Freeman, Robert Grandpierre, Fitore Xhakli ou Taufiq Abdilah. Tous ont travaillé bénévolement pour le Paléo depuis sa création en 1976. A l’aube de sa 40e édition, le festival de Nyon leur rend hommage avec la publication d’un beau livre de photographies, Complices en coulisses.

Eddy Mottaz, collaborateur du Temps et portraitiste des petites mains de la plaine de l’Asse en 2013 et 2014, en a assuré l’élaboration. Autour de la liste rose, donc, des images de Delphine Schacher, Mercedes Riedy, Vincent Calmel, Matthieu Gafsou et Mark Henley, à qui il a confié l’été dernier des cartes presque blanches. «La seule injonction était de se focaliser sur les bénévoles mais j’ai donné quelques pistes comme la sécurité ou les scènes pour que tous ne se retrouvent pas à travailler au même endroit. J’ai choisi ces cinq photographes parce qu’ils représentent diverses facettes de la photographie. Je voulais briser le lien historique du Paléo avec les images de presse», souligne celui dont la première couverture du festival remonte à 1989, pour le journal La Côte.

Delphine Schacher, connue pour sa série roumaine Petite robe de fête, a choisi de suivre la rivière. «Je viens à Paléo depuis longtemps, j’habite la région, mais avec ce mandat, j’en ai découvert les coulisses. Cela m’a semblé monstrueux: il est impossible de tout photographier, alors j’ai cherché un moyen de délimiter un territoire. L’Asse longe la garderie, la cuisine, la Grande scène, le point presse, le bar du canal… C’est un lieu calme toute l’année, soudain colonisé par le Paléo.» Un bénévole a accroché son hamac au-dessus de l’eau, une brune se glisse entre les arbres, les feuilles recouvrent une tente, un type assis sur des branchages joue de l’accordéon en bottes en caoutchouc, une boule à facettes s’est assoupie. Silent River raconte un Paléo sans le bourdonnement. La jeune Vaudoise, encore, a photographié les pieds et les mains des besogneurs, coupant des pommes de terre, ramassant des déchets ou portant des bidons. Elle s’est aussi penchée sur les maisons du Paléo, ces tentes ou ces abris aménagés sous les scènes. «Les bénévoles essaient de se créer du confort dans l’inconfort. On débarque dans un monde, avec ses objets, ses rituels, même ses concours, comme celui du meilleur roadie, c’est-à-dire celui qui porte le plus vite les instruments de musique ou peut le faire en slalomant.» Là, ce sont de vieux canapés, des frigidaires à bières, des Arlequins qui côtoient Le Nom de la rose au fond d’un panier, des mots griffonnés pour le souvenir.

Mercedes Riedy, elle, s’est intéressée aux petits boulots du festival, laveuse de toilettes – faut-il vraiment que ce soit des femmes? –, étaleurs de paille et veilleurs de toutes sortes. Matthieu Gafsou s’est focalisé sur le biotope des bénévoles, la nuit et ses lumières pop. Vincent Calmel a laissé filer le temps avec les techniciens des backstages. «Ces types attendent, attendent, et tout à coup, ils doivent agir dans le noir et en quelques minutes. C’est assez fascinant. Ils ont un côté bohème et en même temps ultraprofessionnel, explique l’ex-photographe de presse. Beaucoup viennent de la région mais d’autres enchaînent tous les festivals de l’été.»

Mark Henley, enfin, a choisi d’honorer son mandat à l’iPhone. Le résultat, une mosaïque d’images, montre des personnages souriants entrecoupés de jolis jeux graphiques. La quête, pourtant, a été rude. «J’ai choisi l’iPhone car je voulais me mettre dans le mood des réseaux sociaux, qui colle bien à l’esprit d’un festival, mais aussi tester les limites de l’appareil. J’attendais des freins techniques, ils ont été humains, regrette le Britannique. Les gens ont peur de l’iPhone, très connoté Internet; ils craignent qu’on leur vole leur image pour la mettre en ligne. J’avais l’impression de me balader avec une kalachnikov.»

Les chapitres des cinq photographes sont séparés par les portraits sensibles de bénévoles réalisés par Eddy Mottaz depuis deux ans. Où l’on découvre la planète Paléo, peuplée de jeunes et de moins jeunes, de maigres et de gros, de Blancs et de Noirs. Clin d’œil à l’anniversaire du festival, le Genevois, encore, a suivi une famille belge, bénévole depuis des lustres et dont une fille fête aussi ses 40 ans.

Complices en coulisses, c’est cela, entrer dans la vie de gens qui pourraient être nous et dans les loges d’un festival qui appartient un peu à tout le monde. C’est découvrir la banalité et l’inattendu au même endroit. L’ouvrage relié au fil, mis en scène par BaseGVA et imprimé chez Genoud, est tiré à 10 000 exemplaires, dont la moitié sera offerte aux bénévoles de l’édition 2015.

Et comme le Paléo est décidément enthousiaste à l’idée de marquer cette 40e édition, il a conclu un partenariat avec le Musée de l’Elysée: une autre carte blanche à cinq photographes (LT de mars 2015). Là, Anne Golaz a choisi de suivre les techniciens de la grande scène, Elisa Larvego a promené son appareil dans le joyeux foutoir du camping, Olivier Christinat a saisi la foule, Nicolas Haeni s’est penché sur la nourriture, autre élément identitaire des lieux. Et Claude Baechtold a conçu un film photographique sur le thème d’Ulysse regagnant la plaine après quarante ans d’absence. Des images de Complices en coulisses seront exposées dans la Galerie du festival, tandis que l’Elysée montera un musée de campagne quelque part sur la plaine. Paléo consomme sa «rupture» avec les photographes de presse, tandis que les artistes sont les grands absents de ces deux projets photographiques. Le (presque) démon de midi?

Complices en coulisses, 205 pages, 30 francs au Paléo Shop, sur Paleo.ch et dans les librairies Payot dès le 26 juin.

«Complicesen coulisses», c’est découvrir la banalité et l’inattendu au même endroit

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