Scène

Fausto Paravidino, ou l’Italie en manque de mots

Dès mardi, au Théâtre de l’Orangerie, à Genève, Andrea Novicov met en scène «La Maladie de la famille M.» de Fausto Paravidino.Ex-directeur du TPR, le metteur en scène exprime son idée du théâtre

Fausto Paravidino, ou l’Italie en manque de mots

Scène Dès mardi, au Théâtre de l’Orangerie, à Genève, Andrea Novicov présente «La Maladie de la famille M.»

Ex-directeur du TPR, le metteur en scène exprime son idée du théâtre

Un père et ses trois enfants. Un vieux monsieur, veuf, perdu, usé, qui regarde son fils et ses deux filles s’ennuyer. De travail, il n’est jamais question dans La Maladie de la famille M., pièce de l’Italien Fausto Paravidino, 39 ans et beaucoup de talent, qui cerne parfaitement le désarroi de ces provinces du sud de l’Europe où l’emploi n’est plus une évidence. Mais, dans ce texte de 2002, le mal est plus profond. La mère, épuisée, s’est suicidée et son absence pèse sur le clan comme une fatalité. Situation bien sombre pour un spectacle d’été? C’est compter sans la patte d’Andrea Novicov, metteur en scène russo-italien installé en Suisse depuis vingt ans, qui a démontré sa capacité à insuffler de l’étrangeté et de la légèreté dans les partitions les plus chargées.

Au Théâtre de l’Orangerie, à Genève, les excellents Claude Thébert, Céline Nidegger, Bastien Semenzato, Pierre-Antoine Dubey, Aline Papin et Ludovic Chazaud s’apprêtent à raconter un malaise, celui d’une Italie qui a troqué son sens du débat politique contre une fascination pour la publicité et qui n’a plus les mots pour dire ses maux. Entretien.

Le Temps: Ce spectacle est coproduit par trois compagnies, Superprod composée par Céline Nidegger et Bastien Semenzato, qui est à l’origine du projet, la Cie Jeanne Föhn dirigée par Ludovic Chazaud, et la vôtre. Quelles sont les vertus d’un tel procédé?

Andrea Novicov: Cette démarche peut être un bon remède à un certain immobilisme de la scène théâtrale. Bien sûr, toute forme collective de travail n’est pas sans risque, mais elle stimule l’écoute et, en tant que metteur en scène, ça me demande d’avoir plus de compétences techniques puisque, de mon côté, il n’y a pas de rencontre poétique préalable avec l’auteur. Je me place donc en tant qu’interlocuteur.

– Avec cette manière de faire, on rejoint le nouveau fonctionnement du Théâtre Le Poche, scène genevoise dirigée désormais par Mathieu Bertholet. Lui aussi contacte des metteurs en scène après que son comité de lecture a choisi les textes de la saison…

– Oui, et je trouve ce modèle très stimulant. Ce procédé, très courant à l’opéra, démystifie le rôle du «metteur en scène habité par le génie»! Il n’est pas un leader charismatique qui est traversé par le verbe, mais un artisan du plateau qui essaie mille et une propositions. On se rapproche du modèle allemand, pragmatique, professionnel, et j’aime ça, car la mise en scène, malgré mon amour pour «l’écriture poétique de plateau», est avant tout un travail d’organisation de toutes sortes de signes qui surgissent de la scène en direction de la salle.

– De Fausto Paravidino, on a vu et apprécié en Suisse romande «Gênes 01», mis en scène par Denis Maillefer. Un très bel oratorio qui montrait la panique et la violence des forces de l’ordre lors du G8 génois. Ici, le propos est nettement plus quotidien. Une difficulté?

– C’est vrai que la situation est plus simple. On assiste aux échanges assez sommaires entre des membres d’une famille qui ne «trouve pas ses mots». Les phrases sont courtes et ne racontent qu’en sous-texte l’étendue de leur malaise. Pour éviter la trivialité, on doit remplir ces vides par autre chose que du texte: un langage du corps, mais aussi des éléments sonores et visuels. Des ingrédients qui disent les émotions refoulées.

– Tout de même, ces personnages sont capables d’introspection. Ils parlent de leur gentillesse, de leur curiosité, de la profondeur de leur amour ou de leur fatigue. Ils ne sont pas si démunis…

– Oui, mais ce ne sont que des amorces de questionnement. Ce que montre Paravidino, c’est que le langage s’est tellement appauvri dans certains foyers que, passé l’amorce, les mots manquent pour affiner le ressenti et les gens restent avec un paquet de non-dits.

– Fausto Paravidino, qui a créé ce texte en français à la Comédie-Française en 2011, prône un théâtre «petit, délicat, révélateur de l’âme humaine». Et de fait, sa mise en scène était naturaliste. Vous êtes connu pour vos partis pris formels très forts et contemporains. Comment approchez-vous cette «Maladie de la famille M.»?

– Nous avons opté pour l’hyperréalisme, donc un réalisme poussé à l’extrême et dérangeant, dans le même esprit que le travail du photographe américain Gregory Crewdson. On sent dans les silences, les cadrages ou le rythme qu’il y a une étrangeté, une distorsion cachée. Avec les comédiens et l’équipe technique, nous cherchons dans cette direction.

– Les comédiens, justement. Vous ne passez pas pour être un fan de la direction d’acteur stanislavskienne, où le comédien doit entrer dans la peau de son personnage. Or, ici, vu le côté lapidaire du texte, il faut bien que les personnages préexistent à leur prise de parole…

– C’est vrai, ils doivent avoir une certaine épaisseur psychologique. Mais plutôt que creuser l’intériorité en demandant à chaque acteur d’écrire des pages sur son personnage comme le fait le Polonais Krystian Lupa, j’ai opté pour une manière plus comportementaliste, dans le style américain, qui travaille sur les métaphores physiques. On dit par exemple du personnage qu’il agit comme «un éléphant dans une bijouterie», d’un autre qu’il marche comme «quelqu’un sur qui il pleut toujours» ou comme «quelqu’un qui écrase de petits animaux», etc. Ainsi les acteurs trouvent des états – maladresse, abattement, timidité – par le corps.

– La pièce se déroule tantôt dans la maison, tantôt dehors. Comment avez-vous résolu cette diversité au niveau du décor?

– Dans l’idée d’hyperréalisme, on a imaginé une sorte de vitrine qui, comme une installation d’art contemporain, crée un effet de focus sur ses occupants. Autour de cette vitrine, c’est l’extérieur et chez nous, il neige!

– Vous avez dirigé le Théâtre populaire romand de 2008 à 2013 et, maintenant que vous êtes revenu à la mise en scène, on vous voit moins. Pourquoi?

– En premier lieu, j’ai eu besoin de lire le monde à travers les yeux de mon fils, et non plus par ceux du théâtre. C’est banalement humain, mais ça a été tellement bon! Ensuite, pendant mon absence, d’autres compagnies ont occupé la place et bénéficient des contrats de confiance délivrés par les autorités genevoises. Enfin, choisir une pièce et la monter ne me passionne plus tout à fait. A présent, j’aimerais travailler à la flamande: avoir un lieu et tenter toutes sortes d’expériences transversales entre danse, arts plastiques, théâtre et cinéma. Je trouve passionnant par exemple que le photographe Augustin Rebetez soit invité à créer à Vidy la saison prochaine. L’aventure, l’ouverture, voilà ce qui me parle. Avoir une scène sans limite et pouvoir créer une opérette lyrique post-dramatique et virtuelle, voilà ce qui me plairait!

La Maladie de la famille M., du 14 au 25 juillet, Théâtre de l’Orangerie, Genève, 022 700 93 63, www.theatreorangerie.ch

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