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Ouverture russe pour un mois de piano

Denis Matsuev et Boris Berezovsky ont entamé les réjouissances

Ouverture russe pour un mois de piano

Deux carrures, deux tempéraments, deux talents hors normes. Pour débuter le marathon pianistique de La Roque-d’Anthéron, on ne pouvait mieux illustrer les dissemblances dans une forme de parenté. Denis Matsuev et Boris Berezovski auront inauguré le festival avec deux programmes 100% russes très différents.

Le plus jeune a ouvert les feux avec le 1er Concerto pour piano de Tchaïkovski. L’insolence de sa virtuosité s’appuie sur la joie d’être au monde et le plaisir du jeu. Un bonheur physique et combatif. Denis Matsuev attaque le clavier à plein corps, ses doigts ronds plantés dans les touches. A quarante ans, il conserve ce tempérament d’enfant bagarreur qui le propulse allègrement au sommet des partitions les plus ardues. Il fallait bien cette force joviale et une diabolique improvisation jazz en bis pour calmer l’agacement d’une partie du public, après une demi-heure de retard due au plan Vigipirate. Et pour contrer la vigueur des cigales que la canicule a stimulées pendant toute la durée du concert…

Son Tchaïkovski charnel, puissant, lyrique et virtuose perd tout maniérisme dans une interprétation qui soulève des tempêtes. Mais la fluidité des notes transforme chaque déferlement en embruns scintillants. Matsuev survole la vélocité et libère des énergies telluriques sur une tranquillité désarmante. Plus athlète que poète, jusque dans les nuances les plus douces, il installe l’œuvre dans un combat contre les éléments. Dont il sort vainqueur sans la moindre peine.

Rachmaninov sous le mistral

Le lendemain, sous le mistral, Boris Berezovsky installe Rachmaninov au cœur du débat. Pas moins de deux concertos dans la soirée. Le 2e et le 4e, en guise de voyage au bout du piano. Ou comment se situer à la verticale des ouvrages tout en plongeant dans leur cœur. D’année en année, le bon géant du clavier gagne une hauteur de vue supérieure, que sa fulgurante technique ramène à l’intimité des sentiments. Il y a bien sûr le défi pianistique que l’interprète adore pousser chaque fois un peu plus loin, tout en gardant une ligne et un contact étroits avec le son et le style. Il y a aussi une familiarité avec un langage musical qu’il domine à la perfection. Il y a encore les racines patriotiques communes avec le compositeur. Et des douleurs secrètes partagées. Mais il y a surtout l’élégance, la pudeur, le romantisme et l’intelligence qui le font traverser les séductions du 2e Concerto et les complexités du 4e avec la même affection, sans aucune affectation. L’air de ne pas y toucher, Berezovsky touche l’âme.

Entre les deux solistes, un seul orchestre et un seul chef. Dmitry Liss et le Philharmonique de l’Oural leur ont offert un accompagnement attentif et solide. Avec une 5e Symphonie de Tchaïkovski et des Danses polovtsiennes de Borodine animées d’une sève brûlante et d’une tendresse chaleureuse. Parfois, les cordes compactes, la discipline du groupe et l’élan contrôlé de l’ensemble étouffaient malheureusement le piano. La disposition de l’instrument, trop proche des musiciens, y est pour beaucoup, sous la coque projetante du bassin du Château de Florans. Mais cette situation semble remédiable…

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