Locarno

Heures joyeuses dans les matins calmes

Le cinéma asiatique est représenté par le Coréen Hong Sang-soo et le Japonais Ryusuke Hamaguchi. Un conte de la désillusion à choix multiple et une radiographie du malaise de la société nippone

Heures joyeuses dans les matins calmes

Locarno Le cinéma asiatique est représenté par le Coréen Hong Sang-soo et le Japonais Ryusuke Hamaguchi

Un conte de la désillusion à choix multiple et une radiographie du malaise de la société nippone

A Suwon où il doit présenter un film, le fameux cinéaste Ham Chun-su rencontre une admiratrice; ils vont faire ensemble un tour à la «patinoire à luges». Faux départ.

Après cette ébauche, le récit commence. A Suwon, un jour d’hiver dans un vieux temple, Ham Chun-su rencontre une fille qui boit du lait. Elle s’appelle Yoon Hee-jung, elle est peintre. Ils prennent un café. Elle lui montre son atelier, ils vont manger des sushis copieusement arrosés de soju, flirtent un peu, puis se rendent chez des amis de Yoon Hee-jung. Ils se séparent avec aigreur et, le lendemain, le débat cinématographique est houleux. Telle est l’histoire côté pile de Jigeumeun matgo geuttaneun teullida – Right Now, Wrong Then.

Selon le principe que tout est transformation, ce qui était faux devient juste. Ham Chun-su rencontre une fille qui boit un lait à la banane. Café, atelier sushi et soju, le programme est identique. Il introduit toutefois sept différences et plus qui mènent cette brève rencontre à Suwon, en hiver, vers un sourire de conclusion. Les cadrages diffèrent, un contrechamp remplace le champ, un personnage s’absente, les dialogues prennent la tangente… Dans la version «wrong», Yoon Hee-jung trempe son pinceau dans la peinture rose et ajoute une courbe sur la toile; dans la version «right», elle emploie du vert, mais on ne voit pas le tableau, juste le regard que lui porte Ham Chun-su. Chez les amis de la jeune femme, le cinéaste a affaire dans un premier temps à deux femmes critiques qu’il amadoue; puis à deux inconditionnelles qu’il horrifie en se livrant à un strip-tease éthylique.

Depuis son premier film, Le jour où le cochon est tombé dans le puits, en 1996, Hong Sang-soo, né en 1960 à Séoul, a réalisé, en semi-improvisation et avec équipe réduite, une vingtaine de films dans lesquels il décline sur un mode humoristique mélancolique quelques obsessions thématiques: le sexe, l’alcool, le cinéma. Après ­Night and Day, Hahaha, Matins calmes à Séoul, c’est U ri Sunhi qui lui a valu de remporter un Léopard d’argent à Locarno en 2013.

Avec ses deux récits divergents, Jigeumeun… évoque particulièrement In Another Country (2013), ce film dans lequel Isabelle Huppert se perd dans un triple récit en forme de triskell. Hong Sang-soo revient en territoire connu et peine à surprendre. Mais sa science du cadrage, son art de l’ellipse, son sens du détail (une affiche de Boy Meets Girl, de Carax…) ou son aspiration à l’épure vainquent rapidement les réticences initiales.

Cette année à Locarno, le cinéma asiatique se fait rare en Compétition. Le film d’Hong Sang-soo n’a qu’un concurrent extrême-oriental, mais c’est un mastodonte. Car Happy Hour, de Ryusuke Hamaguchi, dure… 5 heures et 17 minutes!

A Kobe, Jun, Akari, Sakurako et Fumi sont amies depuis toujours. Elles mènent des vies heureuses et bien réglées. Elles pique-niquent, participent à un atelier où l’on apprend à écouter son corps, font un séjour dans une station thermale. Ce sont des heures heureuses. La vie selon Ryusuke Hamaguchi serait un fleuve tranquille. Mais sous la surface riante passe l’ombre des bêtes bizarres que recèle l’inconscient.

Jun affronte un divorce douloureux, fondé sur une totale incommunicabilité avec son mari biologiste. Fumi et Sakurako se mentent quand elles prétendent être heureuses en ménage. Akari, l’infirmière divorcée, souffre plus de la solitude qu’elle ne le pense. La classe moyenne japonaise est minée par le mal-être, la frustration sexuelle, le manque de tendresse (le premier baiser survient vingt minutes avant la fin). On passe beaucoup de temps à table, sans jamais toucher aux aliments.

Evidemment, la souffrance ne s’exprime pas en rugissements et torrents de larmes. Aucun coup de théâtre ne vient ponctuer le fil des jours. Les protagonistes parlent abondamment sans jamais élever la voix. Parfois, ils tombent inanimés lorsque l’émotion est trop forte. Le malaise s’instille insidieusement. «Ce qui se passe est tellement menu qu’on ne peut appeler ça des événements», note Mlle Nose, l’écrivaine à succès.

Multipliant les cadrages raffinés et les plans fixes, relevés de quelques travellings, le cinéaste signe une œuvre glacée dont on découvre que le titre a été choisi par antiphrase. Paradoxalement, la longueur excessive de Happy Hour constitue sa force: c’est dans la durée que les personnages prennent pleinement vie.

Pendant ce temps, sur la Piazza Grande, The Laundryman, de Lee Chung (Taïwan) crépite de ses feux parodiques et joyeux: cette histoire de fantômes chinois intégrant l’humour macabre de La mort vous va si bien, s’articule autour d’un tueur à gages hanté par le spectre de ses victimes. Kitsch et délirant.

Sous la surface riante passe l’ombre des bêtes bizarres que recèle l’inconscient

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