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Burning Man, le bûcher des déjantés

Tous les ans à la fin de l’été, le festival embrase le désert du Nevada. Taschen publie un livre sur l’histoire de cette folle manifestation

Burning Man, le bûcher des déjantés

Edition Tous les ans à la fin de l’été, le festival embrase le désert du Nevada

Taschen publie un livre richement illustré sur l’histoire de cette folle manifestation

Ce pourrait être le Rababou à Woodstock. C’est un mélange de rassemblement hippie et de fête païenne, une macédoine d’artistes, d’utopistes, de snobs et de fêtards. Chaque année à la fin août, des milliers de personnes déferlent dans le désert de Black Rock, au nord du Nevada. Sur la «playa» d’un ancien lac asséché, elles campent pour une semaine au milieu d’œuvres d’art éphémères, de temples de la rédemption, de rave-parties et de toilettes chimiques. Parce qu’après leur passage, tout doit disparaître. Point d’orgue du nettoyage: l’embrasement du «Burning Man», symbole du festival auquel il donna son nom. Le 30 août, une nouvelle édition démarre sur le thème du carnaval des miroirs. Pour l’occasion, les Editions Taschen publient un livre qui retrace l’histoire de cette ville récurrente et provisoire.

Comme beaucoup de success-stories américaines, l’histoire commence à San Francisco. En 1986, Larry Harvey, paysagiste malheureux en amour, fait construire une effigie en bois, qu’il brûle avec des amis sur Baker Beach. Elle mesure 2,50 mètres de haut et sa combustion attire une petite foule de curieux. Quatre ans plus tard, elle avoisine les 12 mètres et la police interdit la mise à feu. Le «Man» croise alors la route de la Cacophony Society, une bande de marginaux situationnistes écumant la baie au cours d’expéditions épiques. Leur prochaine destination est le Black Rock; on décide d’aller y cramer le bonhomme. Cette année-là, ils sont 89 à se donner la main dans le désert. En 1996, ils seront 8000. L’an dernier, 65 992 festivaliers ont été comptabilisés.

Cet engouement massif semble être dû à l’énergie particulière qui habite les lieux une semaine durant, une fureur créatrice triplée d’une dimension spirituelle et d’une résistance au système. De la générosité et de la déraison palpables dans les images du Taschen. «Je n’ai jamais vu autant de sourires. Je n’ai jamais aimé et été aimé par autant de gens à la fois. Je ne les ai jamais trouvés aussi beaux. Je ne me suis jamais trouvé aussi beau. Je n’ai jamais autant ri, autant pleuré, je n’ai jamais autant dansé, on ne m’a jamais autant offert, je n’ai jamais autant donné et je n’ai jamais dormi, racontait le comédien Zouheir Zerhouni l’an dernier au Nouvel Observateur. Partout, partout, une folie créative totale. Et tu ne viens pas voir le spectacle, tu ES le spectacle.»

Chaque participant, ainsi, est convié à apporter une œuvre avec lui, ou à la construire sur place. Les projets sont volontiers participatifs. Chacun apporte aussi son abri, son eau, sa nourriture, sa poubelle ou son alcool. Et le partage est une évidence. Rien n’est vendu sur place, hormis du café et des glaces, et tout doit être brûlé ou emporté à la fin de chaque édition. Si le clou de la manifestation – et du déblayage du site – est l’incendie du «Burning Man», de nombreuses autres constructions finissent aussi dans les flammes. Le bûcher du temple est toujours un moment émouvant parce que durant la semaine, des milliers de gens ont écrit sur ses murs et y ont déposé lettres, photos, objets en mémoire d’un être disparu. «Nous ne créons pas de l’art pour les collectionneurs privés qui le stockent dans leurs réserves. Nous faisons de l’art avec une communauté et pour une communauté. […] C’est un art qui nous offre la possibilité rare de changer la vie d’autrui», écrit David Best, concepteur de nombreux temples à Burning Man, en préambule du livre.

Les «burners» composent une communauté unie par l’expérience partagée, organisant rencontres et mini-festivals de retour au pays. «Le désert, monotone et désorientant, forme un barrage naturel, exigeant de ceux qui veulent y pénétrer un effort de volonté comme peu de villes en requièrent. Il met tous ses habitants à l’épreuve», note NK Guy, photographe canadien initié à la manifestation depuis de longues années, auteur des textes et de nombreuses photographies de l’ouvrage. La chaleur y est suffocante et les tempêtes de poussière nombreuses – ce qui fait de très belles photographies et pousse à la solidarité.

Mais la douce utopie des débuts s’est forcément frottée au principe de réalité et quelques règles ont été introduites. Depuis une vingtaine d’années et après quelques accidents, les voitures sont bannies de la playa, hormis celles qui ont gagné le titre de «mutantes» par leur extravagante customisation. Une «clôture-poubelle» récolte les déchets balayés par le vent et empêche les profiteurs d’entrer sans ticket. C’est que Burning Man n’est plus gratuit et les tarifs ont tendance à grimper en flèche. Cette année, la taxe d’entrée coûte 390 dollars, sans compter le véhicule qu’il faudra garer. La somme sert à payer des salaires – même si les bénévoles sont nombreux –, les multiples services d’ordre, les infrastructures (toilettes, aérodrome, stations-service ou service d’urgence), la location du site et des bourses artistiques.

Est-ce cela? Certains déplorent une gentrification du festival, dénonçant l’organisation de bivouacs parallèles offrant personnel, douches, buffets et Wi-Fi pour quelques milliers de dollars aux nantis débarquant en jet sur la piste sans lumière de l’aérodrome. Les patrons de Facebook, Google ou Amazon y ont passé quelques jours. Dans sa description de la faune locale, NK Guy énumère pêle-mêle des maîtres de la Silicon Valley barricadés dans leurs camps, une sensibilité punk bidouilleuse, une technophilie de hacker, un rock industriel nostalgique, du patchouli et des cristaux mâtinés d’une conviction fervente de librairie New Age, de la frime, du glamour, des artistes purs et durs ou des princesses pique-assiette portant leggings en fausse fourrure…

Malgré tous les efforts des organisateurs, la plus grande exposition de sculptures du monde est aussi critiquée pour sa trace environnementale; les déchets résiduels abandonnés sur le site augmentent chaque année, les plateformes d’incinération mises en place pour épargner le sol – des tonnes de granit importées et déversées sur les lieux – ne sont pas toujours utilisées, des milliers de litres de kérosène partent en fumée, etc. Polluting Man.

Burning Man – Art et culte, NK Guy, Taschen, 2015, 280 p., en anglais avec livret en français et allemand.

La douce utopie des débuts s’est forcément frottée au principe de réalité

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