lyrique

«Guillaume Tell» brille sur le Grand Théâtre

L’opéra de Rossini est servi avec intelligence par la mise en scène de David Pountney. Les voix s’appuient sur un OSR dirigé subtilement par Jesus Lopez-Cobos

«Guillaume Tell» brille sur le Grand Théâtre

Lyrique L’opéra de Rossini est servi avec intelligence par la mise en scène de David Pountney

Les voix s’appuient sur un OSR dirigé subtilement par Jesus Lopez-Cobos

Tout pourrait tenir dans la seule scène de la pomme. Le moment le plus signifiant et intense de Guillaume Tell. Cette seconde où le carreau de l’arbalétrier tranche le fruit sur la tête de son fils, dans une fulgurance d’éclair. Le metteur en scène David Pountney y fige pourtant le temps. Et transforme la soudaineté du trait en un long cheminement symbolique. Son renou­vellement de la légende helvète, entre grâce et puissance évocatrice, a été salué à Cardiff il y a tout juste un an. En ouverture de saison, la production trouve au Grand Théâtre de Genève une terre d’élection particulièrement fertile, où elle s’enracine brillamment.

La fameuse scène du tir est donc centrale. Devant le cruel Gesler, en armure métallique et fauteuil roulant, Guillaume pointe son arme sur son enfant. Entre eux, une longue table. Derrière, les villageois alignés. Le coup part. Mais la flèche, saisie par une paysanne qui se tient à côté de l’archer, traverse la scène de main en main. Lentement. Au rythme de l’OSR modelé en fosse par Jesus Lopez-Cobos. Aucun artifice pour rendre cette image stupéfiante. La trajectoire rectiligne, dirigée au ralenti par les Suisses assujettis, réoriente le sens de la légende. L’héroïsme patriotique du père, stimulé par la foi et l’amour de son fils, n’est plus seul maître du jeu. Le soutien du peuple mène à la victoire. Avec une poésie empreinte de tendresse. Faire tant avec si peu, voilà la signature des grands.

Mais l’intelligence de la lecture du Britannique ne se résume pas à cet instant suspendu. Elle porte vers l’universalité, sur des temporalités multiples. Les costumes de Marie-Jeanne Lecca empruntent à des tenues soviétisantes pour les montagnards-ouvriers, un bicorne napo­léonien pour le patriarche Melcthal (dont l’effigie sculptée rappelle Lénine), ou des habits gris à croix noires de sinistre mémoire. Le «mythe fondateur de la Confédération suisse» investit le monde et le temps.

Cette convocation des totalitarismes de l’Histoire pourrait donner un vaste fourre-tout. D’autant que la multitude du chœur omniprésent frise parfois l’entassement. Tout est pourtant cohérent grâce au décor de Raimund Bauer, qui compose un magnifique univers de glace, de roche et de métal. Avec des éclairages et des transparences permettant de passer progressivement de l’un à l’autre. Les costumes traditionnels n’apparaissent que pour les fêtes ou mariages, et colorent les nombreux passages dansés qui émaillent le spectacle (chorégraphies grinçantes et ironiques d’Amir Hosseinpour). Quant aux sentiments simples et sans frontières des paysans (patrie, hymen, amour…), Gessler leur répond avec une haine exacerbée par son corps handicapé. Tout est réfléchi, dans ce spectacle. Au risque parfois de surabondance, à l’image de ces soldats aux grands masques de cerfs, ou du dispositif scénique surchargé d’êtres et de signes. Mais la musique circule à son aise dans ce monde translucide qui enferme et libère tour à tour.

Le grand héros du spectacle est sans conteste l’orchestre. Jesus Lopez-Cobos, qui aborde l’ouvrage pour la première fois, ne laisse lui non plus rien au hasard. On sent un travail méticuleux, un souci de clarté et un sens aiguisé des lignes et du drame. L’OSR, comme il sait l’être dans les meilleurs moments, répond au chef avec autant de précision que de lyrisme, de tranchant que de chaleur. Dans un rapport intime entre scène et fosse, illustré par le solo initial de violoncelle que Stephan Rieckkoff donne en costume sur le plateau. A la fin de l’œuvre, le violoncelliste de l’OSR revient, en double musical de Tell, célébrer l’union emblématique des mots et des notes.

Le chœur, protagoniste aussi central que le héros suisse, fait battre le cœur de la production. Modelé, éclatant ou suffocant de puissance, il rend au peuple la part essentielle qui lui revient. Vocalement, le ténor John Osborn maîtrise la difficulté éprouvante du rôle d’Arnold avec vaillance et héroïsme, malgré quelques raideurs dans les légendaires contre-uts (ces «cris du chapon égorgé» en voix de poitrine dénoncés par Rossini). Nadine Koutcher (Mathilde ductile et lumineuse) domine le plateau devant l’Hedwige boisée de Doris Lamprecht et le Jemmy argentin d’Amelia Scicolone. Autour du Ges­ler haineux de Franco Pomponi et des ténors Elend Tvinnereim (Rodolphe) et Enea Scala (Ruodi), les voix graves de la basse Alexander Milev (Melcthal/Walter), et du baryton Michel de Souza (Leuthold) tiennent leur rang. Et le Tell de Jean-François Lapointe offre une humanité et une autorité mises en valeur par sa voix profonde et moelleuse. Une belle prise de rôle.

Grand Théâtre, les 15, 17, 19 et 21 septembre à 19h30. Rens. 022 322 50 50, www.geneveopera.ch

La musique circule à l’aise dans ce monde translucide qui enferme et libère

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