Cinéma

Dora, une âme d’enfant dans un corps de femme

Stina Werenfels met en scène une jeune handicapée mentale qui s’éveille à la sexualité. Dérangeant, «Dora» est un film d’une grande puissance

Dora, une âme d’enfantdans un corps de femme

Drame Stina Werenfels met en scène une jeune handicapée mentale qui s’éveille à la sexualité

Dérangeant, «Dora» est un film d’une grande puissance

Dora (Victoria Schulz) est heureuse. C’est son anniversaire, il y a des guirlandes, des bulles de savon, des gâteaux. Elle reçoit une robe rouge. Elle est majeure, elle a 18 ans. Mais 8 ans d’âge mental… En quelques plans, la scène d’ouverture situe les enjeux du film en révélant une âme d’enfant captive d’un corps de femme. Dora expérimente en accéléré les joies et les chagrins des gosses, des pâtisseries à gogo et de la frangipane sur les escarpins, vomir un trop-plein de sucre, s’émerveiller de la beauté du monde devant un escargot…

Ne supportant plus «l’extinction pharmacologique» de sa fille, Kristin (Jenny Schily) a récemment arrêté les calmants qui l’abrutissaient. Désormais, Dora déborde d’énergie. Elle s’éveille aussi à la sexualité. Totalement désinhibée, elle se jette dans les bras d’un type douteux, Peter (Lars Eidinger, star de la scène allemande qui a triomphé dans le Hamlet d’Ostermeier, vu dans Sils Maria, d’Assayas). Elle se retrouve aussitôt enceinte. Elle avorte, récidive illico, parce que «popaul-zézette» c’est bon, «tous les trous sont ouverts», perd son pessaire et retombe enceinte…

Stina Werenfels (Nachbeben) a trouvé l’inspiration de son film en 2003 dans Dora ou les névroses sexuelles de nos parents. Cette pièce de Lukas Bärfuss l’ébranle et la ramène sans cesse à une question: «Qu’est ce qui est moralement juste et qu’est-ce qui est faux?»

Dans une société prohibant la discrimination, Dora revendique, sans en être consciente, des droits fondamentaux: liberté individuelle, mariage. Si nous nous sommes affranchis des commandements de l’Eglise et de l’Etat, la réalisatrice zurichoise a vu se dessiner au cours de ses recherches de nouvelles instances morales, dictées par la médecine et l’économie.

L’émancipation de Dora se complique parce que Kristin, sa mère, à l’orée de la ménopause, essaye d’avoir un nouvel enfant, «normal» celui-ci, même si la clause n’est pas exprimée. La fécondité exubérante de sa fille excite son envie. Elle craint aussi de devoir suppléer aux carences de Dora en matière de puériculture…

Attention! Dora n’a rien d’un feelgood movie, bien au contraire! Il gratte où ça fait mal. Dit l’indicible. Affiche un féminisme socio-biologique sans enjolivures. Instille le malaise en confrontant le spectateur à une altérité dérangeante et à des comportements que la morale ou l’idéologie réprouvent.

Lorsque Dora presse Peter de ses avances, au lieu de la repousser comme le ferait n’importe quel honnête homme, il abuse d’elle. Pleine de ressentiment, écartelée entre son devoir de mère et ses désirs de femme, Kristin demande à son époux: «Cite-moi un moment où tu ne regrettes pas de ne pas avoir un enfant sain?» A quoi le père répond: «Il n’y a rien de plus laid qu’une mère jalouse.»

Rude, cru, organique, Dora est un film d’une puissance et d’une intelligence supérieures. Inscrit dans une réalité sans filtre, il se situe toutefois aux antipodes du reportage sociologique, déployant une riche grammaire cinématographique qui s’appuie sur le jeu exceptionnel des comédiens pour aller vers l’excellence.

Des séquences en caméra subjective donnent à voir le monde tel que la jeune fille handicapée le perçoit; différentes lentilles permettent de rétrécir puis d’élargir le champ de vision, notamment dans cette scène douloureuse où Dora prend conscience du mal quand Peter invite un copain pour le faire profiter des charmes de sa compagne. Image de l’espérance trompée, de l’innocence bafouée, Dora en robe de mariée mange des glaces à l’aéroport en attendant que Peter l’emmène à Las Vegas. Elle nous brise le cœur.

Stina Werenfels regarde la détresse droit dans les yeux, jusqu’au sordide, mais amende le réalisme d’une dimension symbolique ou métaphorique – le fruit rouge que Dora porte comme une offrande à Peter et qui roule sur le carrelage où elle perd sa virginité. Lorsque, désespérée, Dora s’enferme dans les toilettes publiques pour accoucher, Kristin s’accomplit enfin sexuellement, dans le rêve ou la réalité. Un appel off la tire de sa torpeur, «Maman», comme une promesse d’alliance. Stina Werenfels aurait pu imaginer une conclusion «plus concrète. Dora à l’hôpital, la mère qui court la voir, se penche sur le nouveau-né dans une scène presque biblique. Mais c’est trop doux. Je préfère laisser la fin ouverte.»

VVV Dora (Dora oder die sexuellen Neurosen unserer Eltern), de Stina Werenfels (Suisse, Allemagne, 2015), avec Victoria Schulz, Jenny Schily, Lars Eidinger, 1h30.

Le film instille le malaise en confrontant le spectateur à une altérité dérangeante

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