Photographie

Matthieu Gafsou, le chemin vers les étoiles

L'artiste romand signe la première édition du Temps dédiée à la photographie. Une œuvre unique, mais en lien avec les séries qui lui ont valu de nombreux prix et publications

Sur son bureau - un atelier collectif au Flon, une pile de livres raconte le questionnement actuel. Le bluff technologique de Jacques Ellul. Demain les posthumains, de Jean-Michel Besnier. Ou L'adieu au corps, de David Le Breton, son préféré. Matthieu Gafsou aime se documenter lorsqu'il se lance dans un nouveau projet; depuis un an environ, le Lausannois travaille sur la post-humanité. Difficile, dès lors, de lui demander un pas de côté; la photographie, plus que tous les autres arts, fonctionne en série.

Pour Le Temps, l'artiste a cependant accepté de créer une œuvre unique (lire-ci-dessous). «Je ne pensais pas que ce serait si compliqué de m'extraire de mon sujet afin de produire une image pouvant être comprise de manière autonome.» L'idée de se confronter à une large audience, hors du cénacle des spécialistes, a motivé le photographe, tant que celle de rendre l'art plus accessible. «Le monde de l'art est réservé à une élite intellectuelle et financière, même si la photographie reste plus abordable. L'un des grands paradoxes est que je ne pourrais pas acheter l'un de mes tirages», souligne le jeune homme du sourire doux qui l'accompagne en permanence.

Arrivé à la photographie sur le tard

Arrivé tardivement à la photographie, Matthieu Gafsou s'est fait un nom très rapidement. Fin 2004, l'étudiant en lettres s'offre un appareil photographique en cumulant économies et argent reçu pour son anniversaire. «Du jour au lendemain, j'ai pris des photographies tous les jours, alors que je ne m'y étais jamais intéressé. J'aimais autant le fait d'explorer pour trouver des images que le moment de la prise de vue.» Le Vaudois, né d'une infirmière originaire de Saint-Gall et d'un logisticien français de culture juive tunisienne, termine l'université et s'inscrit à l'école professionnelle de Vevey.

Parallèlement, il est secrétaire de rédaction au journal 24 heures. En 2007 et 2008, il se rend en Tunisie pour son travail de diplôme. «Surfaces» remporte le Prix du Photoforum Pasquart en 2008 et le prix de la Fondation HSBC en 2009. Cela lui vaut une visibilité immédiate, une monographie chez Actes Sud et plusieurs expositions. Ses vues neutres et frontales de constructions humaines – immeubles et villas versus tentes bricolées sur la plage –, sans âme qui vive à l'horizon, s'inscrivent parfaitement dans l'esthétique contemporaine, faite d'inventaires anthropo-photographiques.

Les gens ont besoin qu'un premier succès soit confirmé. J'avais une pression énorme pour le travail suivant, que j'ai mis quatre ans à finir.

Pour autant, Matthieu Gafsou ne vend pas ses tirages et doit officier comme photographe pour architectes ou ingénieurs. «Les gens ont besoin qu'un premier succès soit confirmé. J'avais une pression énorme pour le travail suivant, que j'ai mis quatre ans à finir.» En 2010, il est exposé dans le cadre de re-Generation 2, au Musée de l'Elysée. En 2012, il publie «Alpes» aux éditions 19/80. La série, qui questionne l'authenticité du paysage de montagne à l'heure du tourisme de masse, est notamment présentée à la galerie Coalmine de Winterthour ou au festival Alt+1000, à Rossinière. Suivent une résidence collective à La Chaux-de-Fonds et une immersion en Israël, pour se confronter, une nouvelle fois, aux origines. Passionnant, le travail traque les absurdités d'un pays plus ou moins artificiel. Peut-être trop ambigu pour un sujet qui appelle généralement à la prise de position, il n'est pas édité.

Une enquête consacrée à l'église catholique qui a suscité des remous

L'enquête fribourgeoise consacrée à l'église catholique suscite au contraire quelques remous en 2013. Soutenue par un parti pris esthétique très fort – ambiances blanche ou noire, zoom sur les luxueux objets de rituels, la série donne l’impression d’une Eglise moribonde agrippée à la puissance d’antan. 

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L'année dernière,«Only God can judge me», financé par une bourse de la Fondation Leenards, vaut à Matthieu Gafsou sa première exposition personnelle au Musée de l'Elysée. Entre portraits de toxicomanes évoquant la tradition picturale et accessoires photographiés isolément et en série, le projet constitue une plongée sensible dans le monde lausannois de la drogue. Les regardant en face, il redonne de l'humanité aux marginaux de la Riponne. Des paysages allégoriques complètent le tableau et amorcent un tournant dans le travail du trentenaire aux yeux verts, toujours lié à la frontière entre sacré et profane, à la quête du beau là où il y a du laid.

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«La photographie est un merveilleux mensonge. Cette histoire d'authenticité et de vérité qui lui colle aux basques depuis le début m'emmerde un peu. J'ai décidé de m'en distancer. Ma démarche est toujours documentaire au départ, j'effectue beaucoup de recherches avant de me lancer. Ensuite, je m'échappe. J'aime trop ce qui est beau pour travailler comme photojournaliste. Je préfère retranscrire une émotion et peu importe si cela suppose de retoucher une image.»


Une butte lausannoise sous un ciel de France

Photographie: Matthieu Gafsou

On l'emprunte sans vraiment y prêter attention. Des coureurs la contournent sans la voir. C’est une rampe d’accès au métro un peu plus verte que les autres, ou au contraire une colline défigurée par une ligne de béton. Sur les hauteurs lausannoises, pensée par le bureau d'architectes 2b, elle relie la station de la Sallaz à la rue du Vallon. Se promenant dans le quartier pour une commande, Matthieu Gafsou y a perçu une promesse. Il y est retourné la nuit. «C'est un aménagement urbain, suivant une logique pragmatique mais un vrai sens esthétique s'en dégage. J'ai eu envie de lui enlever son côté trivial pour en faire ressortir le sacré», note le photographe. Ce sera donc un autel vers les étoiles.

Etaient-elles si présentes, ce soir-là, les petites lumières du ciel? «Non, ou alors masquées par celles de la ville. Mais c'est ainsi que j'ai ressenti cet endroit. Ma photographie est fidèle aux sentiments alors inspirés par le lieu et cela compte davantage qu'une transcription littérale du réel.» Exit, donc, les bâtiments situés en arrière plan du monticule et place à des milliers d'astres que le Lausannois est allé photographier en Ardèche, dans un coin reculé où l'air est plus pur. Pour éviter le bougé des poses longues, l'artiste a utilisé un accessoire d'astronome, dont il explique le fonctionnement dans une vidéo publiée sur le site du «Temps».

Après un minutieux travail de montage et de retouche sur ordinateur, la photographie est imprimée sur un papier japonais en fibres naturelles. «J'aime l'idée de marier le côté artisanal du papier avec la fabrication numérique un peu geek de cette image», souligne Matthieu Gafsou. L'œuvre est sans titre, «pour laisser le spectateur libre de projeter». Ce paysage architectural aux teintes presque monochromes s'inscrit parfaitement dans la lignée des précédentes séries de l'artiste, tout en ouvrant une fenêtre sur le prochain projet, dédié à la post-humanité.

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