Encyclopédie

Le cabinet numérique 
des merveilles alpines

L’app WonderAlp invite à suivre 
ces savants de la curiosité qui, entre 
la Renaissance et les Lumières, scrutaient les dragons et auscultaient les eaux miraculeuses. Une belle réussite

Dents de dragon. Sources aux vertus magiques. Lacs aux gargouillis prophétiques. Plantes diluviennes, fossiles, cristaux ou encore anatomie du capricorne. Autant d’objets, d’observations, de dessins, de gravures, d’instruments typi­ques et de récits ruraux que les savants de l’après-Renaissance et du baroque naissant ont rapportés de leurs voyages dans les Alpes, territoires d’imaginaire, de mystère et de fantasmes.

Les collections réunies au gré de cette «science émerveillée» trouvaient leur place dans des «cabinets de curiosité», ancêtres des musées d’histoire naturelle dont la fonction était de conserver, faire voir ou même vendre découvertes et trouvailles à de riches amateurs. WonderAlp, nouvelle app pour tablettes réalisée par Claude Reichler, professeur honoraire à l’UNIL, chercheur et écrivain, et par l’agence vaudoise Bread & Butter, documente ces pratiques historiques et en transpose l’expérience sur les écrans tactiles. Une belle réussite, dont l’interface richement illustrée offre à l’utilisateur des niveaux de lecture multiples, du simple plaisir des yeux jusqu’à l’approfondissement académique.

«J’ai souhaité conserver, de manière allusive, la spatialité du cabinet et la structure par étagères», explique Claude Reichler, qui a puisé l’essentiel du matériel iconographique de WonderAlp dans Viatimages, une base de données hébergée par l’UNIL dont les images de voyage sont tirées de livres et documents allant du XVIe siècle au début de la photographie. L’app WonderAlp propose d’explorer trois salles, appelées «Les dragons des Alpes», «Fossiles et cristaux», et «Des plantes aux paysages».

Chaque espace contient 12 rayonnages dont les planches (herbier, gravure animalière, panorama alpestre, etc.) sont des invitations à l’exploration et à l’écoute: en plus de la possibilité de zoomer sur les objets et les manipuler, un lecteur audio permet d’écouter la façon dont les chercheurs d’autrefois donnaient du sens à leurs découvertes. Un onglet «En savoir plus» met à portée de clics des explications plus détaillées et une excellente mise en contexte à la fois critique et historique.

WonderAlp s’articule principalement autour de la figure de Johann Jakob Scheuchzer, savant zurichois né à la fin du XVIIe, et de son ouvrage Itinera per Helvetiae alpinas regiones, fruit de ses diverses ascensions entre 1702 et 1711. «Lorsque l’on s’intéresse aux représentations antérieures à Rousseau et aux Alpes romantiques, on trouve de nombreux documents, notamment cet ouvrage assez prodigieux de Scheuchzer, en quatre tomes», note Claude Reichler. Ce qui rend Scheuchzer intéressant, c’est son profil de savant charnière, situé à la frontière entre le baroque et les Lumières: dans sa démarche se côtoient «émerveillement et observation, imaginaire des matières et modernité du raisonnement». Les dragons en offrent l’illustration la plus frappante: Scheuchzer part de divers récits de l’Antiquité, de la Renaissance et du XVIIe, il reproduit ces histoires, va faire son enquête sur le terrain, recueille des témoignages de paysans, visite des cavernes contenant prétendument des ossements… Claude Reichler précise: «Il se trompe parfois, tire des conclusions erronées, mais ce n’est pas le plus important. Il donne à voir comment marchait un esprit savant à cette période de transition. Scheuchzer témoigne d’un mode de pensée intégratif qui n’exclut pas l’imagination de l’empirisme.»

C’est sur cette capacité d’étonnement que la connaissance se construisait, un émerveillement «qui n’est pas encore dépossédé de lui-même par le calcul, par l’application d’une rationalité réduite au géométrique et au mécanique» que le cartésianisme imposera peu à peu. Des caractéristiques que l’on peut aussi associer au mouvement de la «curiosité» qui, dès la fin de la Renaissance et jusqu’au milieu du XVIIIe, cherche à connaître et percer les secrets de la nature. Le savoir n’est pas encore spécialisé: «Les curieux étaient curieux de tout; le mot se retrouve souvent sous la plume de Scheuchzer», souligne Claude Reichler dont le travail sur l’app a duré environ neuf mois, «le temps d’écrire un livre».

Ainsi WonderAlp est-elle parsemée de lacs de montagne qui ont pour habitude «de s’agiter en cercles et de se gonfler avant les tempêtes»; on y évoque les bains de Pfäfers, au nord de Coire, dont les eaux soignent les tremblements autant que les ulcères malins ou les obstructions de la rate, «par la générosité divine»; quant aux Alpes elles-mêmes, elles donnent à contempler les ruines du Déluge, un désastre dans les plis duquel ont surgi des espaces fertiles… «Mettre de l’âme dans les choses»: la science émerveillée de la curiosité savait faire cela.

WonderAlp, pour tablettes iPad 
et Android. Gratuit.
Voir aussi le livre augmenté: Claude Reichler, Les Alpes et leurs imagiers. Voyage et histoire du regard, Le Savoir suisse, 2013
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