Entretien

«La culture nous apporte ce qui fait souvent défaut à la politique: une espérance»

Dominique de Villepin a donné une conférence à la Fondation Bodmer, en marge d’une exposition consacrée à Zao Wou-Ki et Henri Michaux. Il a ensuite accepté de parler art, politique et fraternité

Alors que la Fondation Gianadda expose de grandes toiles de Zao Wou-Ki (lire ci-dessous), la Fondation Bodmer propose cet hiver un accrochage plus intimiste. Celui-ci, conduit par Bernard Vouilloux, professeur à la Sorbonne et expert des relations entre mots et images, zoome sur la relation stimulante qui a uni le peintre d’origine chinoise et l’écrivain et peintre Henri Michaux. Une relation marquée par les signes. Ceux que les deux hommes s’adressent sous forme de dédicaces, d’hommages, mais aussi ceux que tous deux tracent sur pages et toiles. En marge, Dominique de Villepin a donné une conférence sur le lien entre le peintre et les poètes. L’ancien premier ministre de la France fut un proche de Zao Wou-Ki. Auteur d’une monographie publiée en 2012 chez Flammarion, il a aussi signé le texte du catalogue de l’exposition «Zao Wou-Ki et les poètes» proposée le printemps dernier au Musée de Pully.

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Au cours de votre conférence, le terme de fraternité est souvent revenu pour qualifier les liens qui unissaient Zao Wou-Ki aux poètes. Pouvez-vous développer?

Zao Wou-Ki est sans doute l’un des peintres qui a le plus travaillé avec les poètes puisque cette collaboration a duré plus de cinquante ans. Cette rencontre avec des poètes extrêmement connus comme Michaux, comme Bonnefoy, comme Char, comme Senghor, ou avec des écrivains comme Malraux, et avec d’autres moins connus lui permettait de se confronter à d’autres modes de création et de revenir avec une force nouvelle dans sa propre œuvre. J’ai souvent éprouvé en le regardant travailler la dureté, l’âpreté de ce face-à-face, de ce corps à corps avec la toile, blanche, vide, et qu’il faut occuper. Et cette main amie, la main du poète, le fortifiait dans sa confiance, dans la connaissance de son propre ouvrage. C’est en découvrant ses lithographies que Michaux a envie d’écrire sur ce peintre venu de Chine. Un déclic se crée alors dans l’esprit de Zao Wou-Ki. Parce qu’un autre regard porté sur son œuvre y voit une force, un message, il prend confiance.

Et dans votre fréquentation des artistes, vous êtes vous aussi senti en fraternité?

On néglige trop souvent cette force que nous donne un savoir, une expérience et qu’on oublie de partager. Chez Zao Wou-Ki, on voit que les échanges sont très forts à travers la multiplicité des hommages qu’il a effectués dans sa vie: hommage à Varèse, hommage à Michaux, à Claude Monet, à Riopelle. Il y a en permanence ce souci de rendre hommage, ce besoin d’admirer. C’est un sentiment qui je trouve fait par trop défaut à notre époque. Admirer c’est d’emblée trouver des repères, trouver l’amitié et le soutien de quelqu’un qui vous accompagne et vous éclaire au moins pour une partie du chemin. Et je trouve très très fort chez un créateur du génie de Zao Wou-Ki d’avoir constamment cette humanité et cette humilité que de se situer par rapport à ces amitiés, à ce voisinage des autres.

Quand vous écrivez, que vous donnez des conférences sur Zao Wou-Ki c’est aussi une forme d’hommage…

Bien sûr. C’est l’amitié que j’ai éprouvée pour lui, pour Françoise son épouse, et c’est tout ce qu’il m’a appris, que j’ai envie de partager, de transmettre. Son œuvre est merveilleuse en ce qu’elle n’est pas enfermée ni repliée sur un savoir ou sur elle-même, ou sur une simple esthétique. Elle est partage en permanence, elle est passerelle. Elle est pont jeté entre la tradition et la modernité, entre l’Orient et l’Occident. Avec toujours cette soif d’avancer, de se confronter à de nouveaux défis. Il y a cette confiance dans la vie en dépit des doutes et des difficultés, puisque l’homme n’a pas été ménagé par les épreuves de l’histoire, les épreuves de la vie. Mais en permanence il a considéré qu’il fallait faire confiance à l’art, à la culture et travailler. A chaque fois qu’on lui demandait comment ça allait, sa réponse était «je travaille, je travaille». C’est la réponse d’un homme qui chemine. Ce qui nous renvoie à ce très beau titre d’un recueil de poèmes de René Char Faire du chemin avec. Travailler, ne jamais s’arrêter, creuser, creuser en soi. Et je pense aussi à quelqu’un comme Paul Celan dont on vient de rééditer la correspondance avec René Char. Creuser en soi, essayer, en dépit des drames, en dépit des horreurs du monde, d’ouvrir de nouveaux chemins. Et partager. C’est en cela que la fraternité est intimement liée à la création.

Quand on est comme vous impliqué dans la vie citoyenne, politique du monde, de la France, comment cette fraternité nous nourrit? Comment se fait le passage d’un monde à l’autre?

La politique, si elle n’est pas irriguée, perd de sa force. Il y a une insatisfaction au cœur du travail de la création qu’on devrait retrouver davantage au sein de la politique. Si l’on n’essaie pas en permanence d’apporter de meilleures réponses plutôt que de s’enfermer dans les rites de la politique, on se coupe de la réalité, de l’insatisfaction des autres qui doit nourrir notre propre recherche. La culture nous apporte ce qui fait souvent défaut à la politique, un espoir, une espérance. Je pense souvent à cette phrase de Churchill qui au milieu de la guerre alors qu’on lui demandait de couper les crédits de la culture répondait: «Mais alors pourquoi nous battrons-nous?». Je pense que c’est plus que jamais vrai. Nous avons besoin de retrouver confiance dans le monde, dans les hommes, confiance en nous-mêmes. Et la culture nous permet ce travail formidable tout en éloignant les démons, la peur qui trop souvent en politique assèche, asphyxie, pousse à l’intolérance, au rejet de l’autre.

Et vous vous trouvez beaucoup de frères en politique pour partager ces discours?

Il y en a. Il y en a. Et je crois surtout que tous mesurent à quel point souvent les réponses de la politique sont courtes, sont étroites, et à quel point elle a besoin de vivre, de s’épanouir. Il faut sortir de ce corporatisme où les artistes parlent aux artistes, les hommes politiques au microcosme politique, ou les élites parlent aux élites et abandonnent chacun ce terrain d’élection que doit être la démocratie et la vie collective.

Une dernière question. Y a-t-il des artistes vivants avec lesquels vous avez un compagnonnage?

Oui oui oui, des artistes, des poètes, avec lesquels je continue beaucoup d’échanger et qui m’apportent énormément. Un peintre comme Anselm Kiefer est un ami de longue date. Miquel Barcelo, Yan Pei-Ming, beaucoup d’autres un peu partout à travers le monde et qui tous s’attellent à confronter leur œuvre avec la vie, avec l’histoire. Pour moi c’est vraiment en cela qu’un artiste est vivant.

«Henri Michaux, Zaou Wou-Ki», Fondation Bodmer, Cologny, jusqu’au 10 avril. www.fondationbodmer.ch

 

 

 

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