Roman

En 2016, Jean Echenoz déstabilise 
la Corée 
du Nord

«Envoyée spéciale» est 
un roman d’espionnage à la manière des Pieds nickelés, 
pur bonheur d’inventivité 
et de poésie. Par Isabelle Rüf

Le général veut une femme. Non, ce n’est pas pour ce que vous pensez, lecteurs aussi indélicats que son assistant, vite remis à l’ordre. Une femme qu’il destine à une mission subtile, pour laquelle il s’agit de la préparer. Et nous voilà embarqués pour une de ces aventures rocambolesques, auxquelles Jean Echenoz sait imprimer le rythme, l’allant et la virtuosité verbale qui sont sa marque. Après les trois romans «biographiques» – autour de Ravel, du coureur Zátopek et de l’inventeur Nikola Tesla –, après 14, et les plaisants récits de Caprice de la reine, voici l’Envoyée spéciale. Depuis Le Méridien de Greenwich, en 1979, tous les deux ou trois ans, c’est toujours le même bonheur de voir la littérature servie et les genres subvertis avec cette grâce de chat.

Plans fumeux

L’histoire, ma foi, tient en quelques phrases: le général diffère l’abîme de la retraite et la tentation de fumer en ourdissant des plans brumeux dans un bureau décati. Au Trocadéro, Constance s’ennuie. La jeune femme offre la ductilité souhaitée par le militaire. Un enlèvement, une longue retraite, un syndrome de Stockholm (ou est-ce celui de Lima?) et la voilà «envoyée spéciale» en Corée du Nord. Il faudra quelque deux cents pages pour qu’elle y arrive. En reviendra-t-elle? A vrai dire, on s’en moque. Le plaisir, c’est de suivre un narrateur malin, dont on ne sait trop s’il est lui aussi en mission spéciale, ou si c’est lui qui tire les fils de ces marionnettes. Des fils qui se croisent dans une danse allègre, macabre, rythmée par une bande-son énergique.

«Je vous demande pardon, s’est impatientée Constance, mais vous parlez de quelle affaire ? C’est très simple a répondu le général, vous allez déstabiliser la Corée du Nord.»

So Thalasso

Au centre, il y a donc Constance, charmante forme vide autour de laquelle s’organise le bal. Constance est (plutôt mal) mariée à Lou Tausk – «parce que Tausk, précurseur de la psychanalyse (1879-1917)» et que c’est aussi une forme d’anagramme sonore de Louis Coste. Sous le pseudo de So Thalasso, elle a autrefois enregistré Excessif, le tube d’envergure mondiale qui, aujourd’hui encore, permet à Tausk de vivre tout à fait confortablement. Très oublié, le musicien aimerait retrouver un peu de notoriété, avec l’aide son parolier, Frank Pélestor, superbe figure de dépressif. Tausk, ingénument ignoble, a également un autre passé qu’il aime croire oublié. Et un demi-frère, Hubert, avocat d’affaires troubles.

Galerie de pieds nickelés

Pour enlever, puis garder Constance, il y a Autruche et Lamantin, Jean-Pierre et Christian, deux pieds nickelés de bonne volonté, aux ordres d’un certain Victor, dont les apparitions trop rares émoustillent la recluse, et que nous connaissons sous une autre identité. Et des figures annexes, comme le peu plaisant Lessertisseur et son esclave Lucile. Ou le sinistre Pognel et son amoureuse, Marie-Odile Zwang, coiffeuse aux tatouages approximatifs et au cœur généreux. Ajoutons Hyacinthe, conducteur de métro traumatisé, nostalgique de sa Côte d’Ivoire, et les deux séduisantes assistantes d’Hubert. Et, in fine, le très occidentalisé Gang Un-ok, objet du montage du général.

Alexandrin, mine de rien

Toutes ces figures, le narrateur sait les dessiner en trois, quatre qualificatifs imparables, parfois un alexandrin glissé là mine de rien: le rythme toujours. Mais qui est-il, cet accompagnateur omniprésent, qui use du «tu», du «vous», du «nous», cet omniscient – «Or nous, qui sommes toujours mieux informés que tout le monde, savons très bien où se trouve Clément Pognel». Il nous emmène avec autorité, nous manipule, joue de son pouvoir, nous prive sciemment de certaines informations, contraint pourtant, en de rares occasions, de reconnaître les limites de son omniscience: «Bien que nous nous soyons targués un jour d’être mieux informés que tout le monde, force est d’admettre à présent que nous ne savons pas où il est passé. Mais faisons confiance à nos informateurs qui devraient nous tenir au courant, ils sont alertés, nous verrons.» Il aime les digressions instructives – sur les papillons, les voix qui annoncent les stations de métro, la tache de vin en forme de Nouvelle-Guinée de Lessertisseur – et promène avec précision son regard de cinéaste. Sa coquetterie lui fait remplacer les «dit-il», «répondit-elle», par des verbes plus précis: «Vous vous foutez de moi, a supposé Constance. Pas le moins du monde l’a rassurée Bourgeaud», etc.

Promenade dans Paris

Envoyée spéciale est d’abord une promenade dans Paris. Les noms des petites rues aux abords du Trocadéro, ceux des lignes de métro, des squares et des parcs, composent une chanson douce que vient parfois troubler le son d’une perceuse, dont on sent qu’elle a réellement sidéré l’ouïe du narrateur. Plus tard, c’est la Creuse où Constance subit son «traitement dépuratif» pré-coréen, en compagnie de ses deux guignols, un printemps et un été à la campagne, une petite vie de famille, barbecue, sieste sous le tilleul, lecture exhaustive de l’encyclopédie Quillet. Objet des soins respectueux de ses gardes, Constance finit par prendre en main la cuisine, profondément indifférente aux raisons de sa détention. Quand enfin arrive pour elle le moment de travailler, elle s’acquitte avec bonne humeur de sa mission, qui est simplement, selon le général, de «déstabiliser la Corée du Nord», où So Thalasso, l’inoubliable interprète d’Excessif, est toujours une icône.

Zone démilitarisée

Le moment, pour Jean Echenoz de dresser un tableau des absurdités du régime, et de rejoindre le roman d’aventures en permettant à ses héros – pas tous – de rejoindre le sud à travers la zone démilitarisée entre les deux Corées. Et Constance? Il faudra arriver à la dernière page pour que se boucle la ronde, avec bienveillance et un nuage de mélancolie.
A la fin du bal, reste le plaisir de s’être senti mené par un danseur confirmé, d’avoir joui de l’élégance de la syntaxe, appris deux ou trois vocables, retrouvé des morceaux de jazz et dansé avec des silhouettes désarmantes, pathétiques, immondes, vivantes.

Jean Echenoz

Envoyée spéciale

Minuit, 314 p.

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