Portrait 

Qui est Charlie?

Des dessinateurs sous escorte policière permanente. Des locaux neufs et ultra-sécurisés. Une histoire décapitée depuis le 7 janvier 2015: l’héritage de «Charlie Hebdo» n’aura jamais été aussi lourd

C’est une parade que Philippe Val aimait brandir devant les journalistes, lorsqu’ils s’inquiétaient des outrages de Charlie. L’ancien directeur du titre, à l’origine de sa relance en 1992, puis de la publication des caricatures de Mahomet en février 2006, aimait montrer à ses interlocuteurs une lettre originale d’Emile Zola. Deux phrases pieusement conservées chez lui: «Apportez-moi donc les lettres des abonnés. J’aime les injures.» La réponse de l’écrivain au directeur d’un journal parisien, en pleine affaire Dreyfus.

Les injures, Charlie Hebdo en a fait son miel, depuis sa création en novembre 1970, pour remplacer au pied levé Hara-Kiri Hebdo, traîné en justice par le pouvoir français après la mort du général de Gaulle. «Se faire injurier, c’est une preuve de vie, non?» estimait encore devant nous Philippe Val au printemps 2015, trois mois après le massacre de 12 personnes commis par les frères Kouachi, rue Nicolas-Appert. Sauf que, menace terroriste oblige, les injures sont peu à peu devenues, ces douze derniers mois, des larmes impossibles à sécher: «On ne se posait jamais la question du public. On ne disait jamais: comment vont-ils réagir? se souvient un membre survivant de l’équipe décimée. Aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, cette interrogation nous hante.»

Charlie continuait de «faire chier»

Qui est Charlie? Avant ce tragique 7 janvier 2015, puis l’éruption planétaire du fameux slogan «Je suis Charlie», personne ne se posait la question. Ou si peu. Entre les détracteurs du très controversé Philippe Val, refondateur historique devenu pour beaucoup un éradicateur zélé après le licenciement de Siné pour «antisémitisme» en 2008, et les déçus du journal dirigé par Charb à partir de 2009, un point commun demeurait: Charlie continuait de «faire chier». Bien ou mal. De mauvais goût ou pas. Mais les deux pieds dans la m… avec un bras d’honneur en prime: «On ne s’interrogeait pas sur l’identité de Charlie, complète un des jeunes dessinateurs, recrutés depuis les attentats. Même ceux qui déversaient sur nous des tombereaux d’injures admettaient notre existence.»

Nos morts sont là. Ils sont avec nous. Ils nous regardent, nous écoutent. Mais ils ne riront plus jamais.

Changement radical, un an après l’horreur. «L’humour, la satire, voire le blasphème se devaient de l’emporter sur la barbarie», écrit Maryse Wolinski, la veuve du dessinateur assassiné, dans son livre Chéri, je vais à Charlie (Ed. du Seuil), pour justifier la poursuite de la parution, après les sept millions d’exemplaires vendus du fameux numéro 1178 des «survivants». Sauf qu’un fantôme s’est glissé dans les nouveaux locaux parisiens de l’hebdomadaire, ultra-sécurisés, dont l’adresse n’est pas révélée pour raisons de sécurité, et que gardent en permanence des policiers armés, à l’extérieur comme à l’intérieur. Certains collaborateurs refusent d’être photographiés. «Nos morts sont là. Ils sont avec nous. Ils nous regardent, nous écoutent. Mais ils ne riront plus jamais», expliquait cette semaine à la radio, au bord des larmes, le journaliste Laurent Léger, survivant du massacre comme Riss, l’actuel directeur.

Humour gras, anarchisme et liberté

Il est toujours utile, dans ces cas-là, de se tourner vers les origines. Charlie nouveau-né, version 1970. François Cavanna, chevelure drue et bacchantes impériales, a enfanté le titre avec le professeur Choron, chauve à la fine moustache acérée. Une alliance très française d’humour gras, d’anarchisme, de liberté et de vraie méchanceté. Leurs cibles sont la bourgeoisie, l’ordre établi, le capitalisme, la société de consommation, et bien sûr les curés et leurs affidés. Un tremplin caca-boudin prêt pour l’éphémère candidature de Coluche à la présidentielle de 1981, dont le journal satirique devient le porte-drapeau. Qu’en reste-t-il en 2016, à l’heure du chômage de masse qui exténue la France et l’Europe, de la crise financière, de l’usine à rumeurs Internet? Angélique Kourounis, correspondante de la RTS en Grèce, tient la rubrique «Gueule de crise»: «L’esprit Charlie est toujours là. Les rires sont là aussi. La ligne est toujours de provoquer, raconter les gens, d’être au plus près.» Mais la mort a instauré une fatale distance. L’idée d’enquêter sur l’image de Charlie dans les banlieues a, par exemple, tardé à trouver preneur. Même si elle se fera…

«Peut-être qu’un jour, on redessinera des caricatures de Mahomet.» JOEL SAGET

Il faut aussi, pour comprendre qui est Charlie, écouter Riss, son actuel directeur-dessinateur, auteur de la couverture polémique de cette semaine représentant Dieu avec ce titre: «L’assassin court toujours». Celui qui, hier, a redit sur CNN: «Peut-être qu’un jour, on redessinera des caricatures de Mahomet.» Un nouveau Cavanna? Un nouveau Choron? Non. Ces deux-là étaient des jouisseurs. Celui-ci est écorché vif. Ceux-là insultaient de façon foutraque. Riss a la provocation sobre, presque austère. Sa révolte est intérieure. La douleur de son omoplate fracassée par les balles des Kouachi se fait presque sentir à son contact. Difficile de l’imaginer, comme Wolinski ou Cabu, les deux ténors assassinés, émoustiller la France gauloise à coups de dessins de sexe ou de scènes de beaufs plus vrais que nature. Coco, la dessinatrice rescapée originaire d’Annemasse, est plus dans cette lignée. Isolée. Charlie était de toute façon voué à changer avant les attentats, complète l’historien Benjamin Stora, auteur des Mémoires dangereuses (Ed. Albin Michel). «Ma génération, celle des militants gauchistes des années 70, s’en prenait à l’Etat auquel on réclamait plus de justice. La génération actuelle, du côté des pamphlétistes comme des terroristes, s’en prend à la société, voire à elle-même. C’est plus douloureux.»

L'impression d’une perdition

Charlie? «D’abord un journal, une volonté de raconter, de se moquer, d’assumer l’irrévérence qui fait la France», note son rédacteur en chef, Gérard Biard, critique de théâtre, chargé des textes quand l’œil de Riss scanne les dessins. Se faire des ennemis reste une fierté, y compris lorsque les mises en cause sur les millions d’euros amassés grâce aux ventes records après les attentats, le départ du dessinateur Luz l’an dernier ou les états d’âme du chroniqueur Patrick Pelloux alimentent l’impression d’une perdition.

«D’abord un journal, une volonté de raconter, de se moquer, d’assumer l’irrévérence qui fait la France» JOEL SAGET

Un journaliste de Libération, qui a côtoyé l’équipe de Charlie réfugiée après l’attentat dans les locaux du quotidien, se souvient des «atermoiements sur les problèmes de recrutement 
de nouveaux talents, sur les craintes de voir l’hebdomadaire asphyxié par les mesures sécuritaires». «La une la plus Charlie est celle de l’après-13 novembre, 
qui montre un parisien dansant avec ce titre: On les emmerde. 
On a le champagne. Celle-là, Georges l’aurait aimée», explique Maryse Wolinski, en expliquant comment le deuil l’a fait entrer, comme le journal, «dans un espace de mutation qui fragilise et déstabilise».

La satire souffre des mêmes maux que la société. «Vouloir rire de tout témoigne à la fois d’une formidable preuve de vie et d’un instinct de suicide», avait averti Cavanna, lucide, à l’issue du procès en paternité remporté en 2012 contre le Professeur Choron. Avant d’assigner quatre buts à son journal relancé: le combat pour une démocratie effective, la défense et l’illustration du rationalisme et de la pensée féconde, la promotion d’une écologie totale et… la prise de conscience de la misère animale. Et de partir d’un grand éclat de rire devant le nom trouvé, alors, pour la nouvelle société propriétaire du titre: Kalachnikoff. Avec deux «F» moqueurs.

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