Roman

Camille Laurens: «Facebook est une machine à fictions»

Dans «Celle que vous croyez», la romancière orchestre une histoire d’amour à plusieurs entrées, égarant ses acteurs entre fiction et réel, entre la Toile et les pages de son roman. Un jeu vertigineux qui marie Internet et Marivaux

«Ce n’est pas pour rien que ça s’appelle la Toile. Tantôt on est l’araignée, tantôt, le moucheron.» En chasse ou chassé, tel serait donc, selon Camille Laurens, le destin de l’internaute qui s’aventure sur Facebook. Et qu’y cherche-t-on? L’amour bien sûr. Puisque, comme le dit Antonioni, que cite la romancière dans Celle que vous croyez, son dernier roman: «L’amour, c’est vivre dans l’imagination de quelqu’un.» Quoi de mieux, dès lors, que de mettre en scène ses passions en direct sur la Toile, d’en jouer et d’en rejouer les actes et les péripéties aux yeux des internautes curieux, aux yeux de l’autre, surtout, en inventant, en travestissant, en mentant si besoin est, puisque dans tendrement, il y a aussi «ment», fait remarquer Camille Laurens.

Trafic de sentiments sur la Toile

Voici donc que s’avance une héroïne nommée Claire, qui n’est pas «celle que vous croyez», autant dire qu’elle n’est pas très claire. Un drame a eu lieu. On s’en doute d’emblée, puisque tout commence par un rapport de police, et se poursuit par un entretien avec un certain Marc, psychiatre de son état. Marc devra, à son tour, se confier à ses pairs, versant au dossier un roman, écrit par Claire, intitulé Les Fausses Confidences. L’intrigue ne se conclura pas sans l’intervention d’un avocat, à supposer d’ailleurs qu’on en ait le fin mot.
Mais de quoi s’agit-il? D’une fabrication d’identité, d’un trafic de sentiments à grande échelle, d’un jeu dangereux qui a mis des vies – amoureuses et réelles – en jeu. Un mari est parti, un amant s’en va. Claire le traque, sur la Toile. Elle observe «la petite lumière verte qui indique que l’autre est en ligne. Ah! La petite lumière verte, quel réconfort […]. Même si l’autre vous ignore, vous savez qu’il est là, sur votre écran.» L’écran comme seul recours. Dans la vraie vie, c’est la débandade. «Va mourir», lui lance un homme indélicat. Mourir pour mieux renaître peut-être, sur la Toile, sous d’autres traits. Et si on empruntait le visage de cette jolie brune? Et si on s’inventait une nouvelle vie? Et si on le rendait amoureux? Chris entre dans le jeu, répond à Claire.

Comme Chris annonçait publiquement son statut de photographe sur Facebook, j’ai créé mon avatar en me fabriquant une identité de fille passionnée de photo.

Mais qui se joue de qui? Cette variation romanesque autour de Facebook s’inspire de Marivaux et l’on est sans cesse la dupe de ses propres stratagèmes. Camille Laurens organise dans Celle que vous croyez un jeu vertigineux d’avatars, de masques et de miroirs. Elle virevolte entre fiction et autofiction, entre drame et comédie. «Je l’aimais encore, mais qui?» dit un personnage échoué quelque part entre réel et virtuel, entre l’écran et la page.

 

Samedi culturel: Quelle place occupe Facebook dans votre vie? J’ai créé mon profil dès les débuts de Facebook. J’ai pas mal d'«amis», dont beaucoup que je ne connais pas. J’ai eu tout loisir d’étudier le réseau, de voir que des gens s’y mettaient en scène, postaient des choses très privées avec un statut public. Même si, par les messages privés, il est possible d’y rester très 
discret.


Qu’est-ce qui vous a donné l’idée d’en faire de la littérature? Le fait, justement, que la plupart des internautes «facebookiens» réinventent leur vie, la montrent sous son jour le plus positif. Ils mettent de belles photos d’eux, racontent de belles journées dans de beaux paysages et donnent des indications sur leur belle vie amoureuse…, sans que, évidemment, on puisse jamais savoir si c’est vrai. Facebook est une machine à fictions, une machine à fantasmes. Pour un écrivain, c’est forcément intéressant, puisqu’il fait pareil en s’inventant une histoire, voire une vie…


Facebook met le romanesque à la portée de tous? Il met la fiction à la portée de tous. J’observe, d’ailleurs, que certains sont extrêmement doués. Par ailleurs, j’aime être en phase avec mon époque. On a encore assez peu parlé de façon fictionnelle, de cet outil de communication – qui est plus qu’un outil de communication…
Y a-t-il une poétique de Facebook? Oui. La petite lumière verte qui dit la présence de l’autre, par exemple. J’ai fait ma petite enquête documentaire, mais je n’en ai pas forcément exploité toutes les facettes. Les jalousies, les rumeurs, les ragots qui courent sur les réseaux sociaux, je ne m’en suis servie qu’un peu. Le réseau véhicule toutes sortes d’émotions négatives ou positives et cela peut prendre d’incroyables proportions. Facebook peut rendre paranoïaque. Vous faire croire que tout le réseau est contre vous.

Il y a un langage propre au réseau… Il suffit de songer au mot «ami». On a des «amis» sur Facebook, parfois on ne les connaît absolument pas. Or qu’est-ce l’amitié dans ces conditions? Il est surprenant de voir comment les réseaux redistribuent le vocabulaire. On est «amis», on a un «profil»… Et sur tout cela, y compris sur sa photo, on peut mentir comme un arracheur de dents. Tout peut être truqué. Du coup, on ne s’en prive pas.


Marivaux, que vous citez, n’est pas loin? Il m’a beaucoup inspiré. Dans une autre vie, j’ai été comédienne. J’ai joué Araminte, dans Les Fausses Confidences. En écrivant, j’ai surtout pensé au Jeu de l’amour et du hasard, où maîtres et serviteurs échangent leurs identités. La maîtresse prend les habits de la soubrette. Le maître, ceux du valet. Chacun se fait passer pour quelqu’un d’autre, pour tester l’autre, pour vérifier qu’il est aimé pour lui-même… A noter que c’est précisément ce que Facebook ne permet pas. Dans Celle que vous croyez, l’héroïne, qui se déguise en quelqu’un d’autre sur le réseau, ne sait pas si elle est aimée pour elle-même.


Autre emprunt à Marivaux, les affrontements sociaux, entre riches et pauvres, homme et femmes, jeunes et vieux. L’aspect social m’intéresse depuis plusieurs romans. Ici, cela se joue notamment dans l’écart qu’il y a entre cette femme, intellectuelle nourrie de références littéraires, et cet homme, un photographe, qui ne maîtrise pas aussi bien qu’elle les codes du langage, et donc, peut-être, ceux du mensonge et de la manipulation.


La différence d’âge est aussi en jeu, surtout pour 
les femmes, dites-vous. Oui. C’est vrai de Facebook, comme des sites de rencontres. Les hommes 
et surtout les femmes y mentent sur leur âge. 
Les femmes le font pour une bonne raison. Jusqu’à 49 ans, les profils de femmes ont encore un certain succès. Dès qu’elles passent 50 ans, le nombre 
de visiteurs tombe drastiquement. Cinquante 
ans représente une sorte de barrière symbolique, de couperet. C’est artificiel, mais c’est comme ça.


Vous opérez, après «Romance nerveuse», un retour plus franc vers la fiction? J’ai rendu explicite la part de fiction du roman en multipliant les points de vue, en rebattant sans arrêt les cartes. Je raconte la même histoire plusieurs fois et, forcément, toutes les versions ne sont pas vraies. Chris ne peut pas à la fois s’être suicidé et être vivant. Je joue sans cesse sur les rapports de la fiction et du réel. Depuis mon premier roman, c’est mon sujet. Dans ce livre-ci, beaucoup d’éléments romanesques ne correspondent pas à ma propre vie. On peut tenter de deviner lesquels sont susceptibles d’avoir été vécus… J’en joue. C’est une façon pour moi d’embarquer le lecteur dans plusieurs histoires, dont il finit par ne plus savoir ce qui est vrai ou faux. J’aime, je l’ai souvent dit à propos de précédents livres, donner au lecteur une sensation de vertige, le perdre dans un labyrinthe.

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