Musique

L'abécédaire Bowie, d’Androgyne à Ziggy

David Bowie vient de décéder des suites d'un cancer. Le chanteur caméléon signait un somptueux dernier album la semaine dernière. Voici les jalons qui retracent ses 50 ans de carrière

Le chanteur, dont le nouvel album est paru vendredi, est décédé «paisiblement» lundi matin après une bataille de 18 mois contre le cancer. David Bowie avait sorti son ultime album, «Blackstar», vendredi dernier à l'occasion de son 69e anniversaire.

Retour en quelques mots sur cette vie hors norme.


 comme Androgyne 

La couverture de l’album The Man Who Sold The World, 1970. Bowie pose en odalisque, dans une robe de satin imprimé, de longs cheveux permanentés, des bottes de cuir noir; on dirait une courtisane avant le bain. Il se joue de sa bisexualité. Il a adoré enfant les manières de Little Richard. Il n’est question de genre dans cette œuvre que lorsqu’il s’agit de les confondre.

 
 comme Brixton  

8 janvier 1947, naissance au numéro  40 de Stansfield Road. Il s’appelle encore David Robert Jones, bien avant de prendre le nom d’un pionnier et soldat texan, Jim Bowie. Mais c’est une autre ville en «B» qui marquera définitivement sa trajectoire. On retrouve encore les traces de la trilogie berlinoise (Low, Heroes, Lodger), composée avec Brian Eno, dans les acides de Blackstar.

 
 comme Cinéma 

L'image, la narration sont au cœur de l’imaginaire de Bowie. En 1969, il prend part au film Song of Norway d’Andrew L. Stone auquel il fait référence jusque dans son clip de 2013, «Where Are We Now ?». Hanté par la figure d’Elephant Man qu’il interprète sur scène, acteur pour Nagisa Oshima ou Martin Scorsese, il met en scène pour ses chansons des courts-métrages (dix minutes pour «Blackstar») grisés par la science-fiction et par Lynch.

1976 Le chanteur est acteur dans le film «The man who fell to Earth» de Nicolas Roeg.

 
 D comme Danse 

Ce n’est pas seulement «Let’s Dance», peut-être son plus grand tube en 1981, quand il poursuit le lissage manifeste de son personnage. Ni même les cours au London Dance Theater quand il a 20 ans. David Bowie est un corps. De petite stature, fasciné par la monstruosité, il dessine sur scène une grâce encombrée. Ses mains seules suffisent à imposer le silence.

 
 comme Iman 

Les femmes de Bowie ont joué des rôles cruciaux dans les métamorphoses de l’artiste. Il épouse le mannequin somalien Iman en 1992 à Lausanne. Ce mariage ouvre des années de relatif repli de la scène publique pour Bowie, entrecoupé par des come-back toujours annoncés comme inattendus. Ainsi de l’album The Next Day, après dix ans d’absence, en 2013.

 
 comme Jazz 

Il a toujours aimé profondément Stan Kenton, Gil Evans, a toujours exigé de ses musiciens les plus rock d’adopter une manière jazz. Mais c’est après la rencontre avec la compositrice Maria Schneider pour «Sue (Or in a Season of Crime )» qu’il décide de convoquer exclusivement des jazzmen pour son nouveau disque. Blackstar, de ce point de vue, est exemplaire dans sa liberté crissante. Les New-Yorkais Donny McCaslin ou Mark Guiliana sont parmi les improvisateurs les plus brillants de leur époque.

1990 Pendant sa tournée «Sound + Vision» Foto Rob Verhorst

 
 comme Lazarus  

«Everybody knows me now»… Tout le monde me connaît désormais. «I’ve got nothing left to lose»… Je n’ai plus rien à perdre. Le second clip de l’album est sorti jeudi. «Lazarus», la métaphore muette, claustrophobe, de cette résurrection sans cesse différée. Bowie est aveugle sur le lit d’un hôpital qui ne sent plus la javelle. Revenir d’entre les morts sur une soul de bal funeste. Peut-être le plus beau morceau du disque. Et encore, le squelette de Major Tom en double momifié.

 
 comme Mascara 

Il suffirait de parler de glam rock, de cette élégance punk qui tapisse une œuvre de presque cinquante ans. Bowie ne se déguise pas. Il multiplie les masques de personnages auxquels il finit par s’identifier si bien qu’ils se prennent pour lui. Ses années de toxicomanie les plus destructrices, il les attribue au Thin White Duke, cet alter ego glacé au nez de poudre.

 
 N comme Nazi 

Est-il politique? Au milieu des années 1970, au sommet d’une paranoïa largement autocentrée, il déclare que l’Angleterre bénéficierait d’un leader fasciste, il est arrêté à la frontière russe en possession d’accessoires nazis. Même dans son dernier album, le paganisme post-apocalyptique qu’il convoque pourrait sentir le Wagner naphtalisé. Ce sont les mythologies qui le passionnent, plutôt que des engagements que son dandysme ne souffre pas.

 O comme Orange Mécanique

Le roman d’Anthony Burgess, publié en 1962, puis le film de Stanley Kubrick presque dix ans plus tard servent de matière première sans cesse revisitée pour une œuvre captivée par l’ultraviolence moderne, les jeux linguistiques de l’auteur. Les spectacles de Ziggy s’ouvrent par la 9e Symphonie de Beethoven, comme le long-métrage. Et Blackstar est saturé de mots rapinés chez Burgess.

 
 P comme Pop 

Il a 15 ans quand il annonce à sa mère qu’il deviendra une pop star. L’étrange déséquilibre entre la quête incessante de succès populaire et une vocation à ne jamais quitter les franges de l’avant-garde. Bowie a défini la pop star. Il est cet être qui semble toujours devancer son temps, quand il ne fait qu’en définir les bornes.

1984 Il rejoint le Band Aid de Bob Geldof pour aider les victimes de la famine qui frappe alors l’Ethiopie.  BRIAN ARIS

 
 comme Queen 

Pas grand-chose. Juste ce duo invraisemblable où Freddie Mercury chante «Under Pressure», dans une démesure partagée. On pourrait parler aussi de ces rues de carton-pâte où David défile avec Mick Jagger. Bowie est de cette trempe, de ceux qui n’ont jamais craint de se frotter à d’autres dieux.


 R comme Ray 

Nous sommes en 1982. Montreux Jazz Festival. Au Bar des musiciens, cette enclave dont les simples mortels entendent tout juste parler, un guitariste texan sidère son monde. Bowie tombe instantanément amoureux de Stevie Ray Vaughan, avec lequel il parle de blues et qu’il rameute pour «Let’s Dance». De Mick Ronson au génial jazzman Ben Monder aujourd’hui, la carrière de Bowie est un panthéon de la guitare.

 
 S comme Saxophone 

C’est peut-être ce qui frappe en premier, dans Η, l’omniprésence des saxophones. Bowie raffole des albums de son nouveau protégé, Donny McCaslin, dont le ténébreux «Casting for Gravity» marqué par l’électronique. Saxophoniste lui-même, Bowie est peut-être le rockeur qui a su le mieux éviter le kitsch de l’instrument dans la pop. Se souvenir du solo de David Sanborn dans «Young Americans».

 
 comme tranformer 

L’histoire d’un transsexuel qui déambule dans une ville qui ne l’attend pas. Bowie est déjà un fanatique du Velvet Underground quand il décide de produire le meilleur album de Lou Reed, en 1972. Avec lui, comme avec Iggy Pop pour lequel il élabore quatre albums, Bowie ne semble se reposer de lui-même (et de ses avatars qui commencent à s’empiler) que lorsqu’il se plonge dans le regard d’autrui.

1972 Bowie icône du look chez lui à Beckenham. Michael Putland

 
 U comme USA 

Il vit à New York. Il a entendu son nouveau groupe dans un club minuscule du Village, le 55, en face d’un bar gay où de vieux loups de mer chantent Broadway. La relation de Bowie aux Etats-Unis n’en demeure pas moins complexe. Sa chanson de 1997, «I’m Afraid of Americans» produite par Trent Reznor, incarne entière le dilemme. Celui du British biberonné au rock’n’roll mais asphyxié par le projet de civilisation de l’Oncle Sam.

 comme Visconti 

Tony, de son prénom. Vous ne le connaissez pas? Il est derrière la plus grande partie de la discographie de Bowie depuis Space Oddity en 1969 et jusqu’à Blackstar. Sans cesse décrit comme l’homme de toutes les pirouettes, de la réinvention permanente, Bowie est surtout d’une fidélité extrême. Notamment à ce producteur américain, compagnon de régiment, qui se décrit lui-même comme sa «femme».

 
 comme Warhol   

«Andy Warhol looks a scream/Hang him on my Wall». Il ne s’agit pas uniquement de la chanson de l’album Hunky Dory en 1971, ni de leur amitié, ni même de la prouesse de Bowie lorsqu’il interprétait le peintre dans le film Basquiat de Julian Schnabel. Bowie incarne à lui seul les prophéties sur la pop culture de Warhol. Embrasser la notoriété et en déconstruire les mécanismes.

 
 comme Yeux 

De deux couleurs. L’indécision encore. En 1962 dans la cour de son école, un ami lui décoche une droite sévère dans l’œil gauche. Il aurait pu rester borgne, il s’en tire avec une vision altérée et une pupille dilatée en permanence. L’ami en question conçoit pourtant les pochettes de ses premiers albums.

1973 Twiggy pose avec Bowie pour la cover de l’album «Pin Ups» Justin de Villeneuve

 
 comme Ziggy 

Le prototype du personnage qui déborde sur la vie, de l’album concept qui finit par fonder une mythologie: en 1972, Bowie sort The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars. L’histoire d’un humain à l’intelligence extraterrestre qui n’a que cinq années à vivre pour transmettre son message d’amour à l’humanité. Tout Bowie est déjà là. L’extravagance théâtrale et le sentiment profond de ne pas tout à fait procéder de ce monde.


«Le concept de Bowie est à l’opposé d’un album pop»

Jason Lindner est un pianiste né en 1973 à Brooklyn. Il appartient à une nouvelle génération de jazzmen qui déroutent le swing avec notamment un usage passionnant de l’électronique. En 2012, il enregistre sous la direction du saxophoniste Donny McCaslin l’album Casting for Gravity, qui a servi d’inspiration profonde dans la création du nouvel album de David Bowie.

C’est peut-être la première fois dans la carrière de Bowie qu’il engage pour un album ce que l’on pourrait qualifier d’un groupe de jazz… Tout le temps que nous avons passé à jouer ensemble avec le saxophoniste Donny McCaslin ou avec le batteur Mark Guiliana se ressent dans la musique. Cela fait quatre ans que nous sommes membres du groupe de Donny; notre troisième album est en route. C’est merveilleux qu’un artiste aussi célèbre nous demande de sonner exactement comme nous le faisons d’habitude. Le concept de Bowie est à l’opposé d’un album pop. Le disque est profondément musical et j’espère que d’autres stars auront l’idée de prendre ce genre de risque à l’avenir.

Ce disque n’est-il pas aussi le signe que quelque chose a changé dans le monde du jazz? Votre approche, très sombre, très électronique, vous conduit naturellement à une écriture plus pop… Le jazz a toujours été et sera toujours un outil de changement. Dans mon propre parcours, j’ai pris la décision d’être à l’écoute des musiques d’aujourd’hui. Mon jazz se transforme avec le temps, il est influencé par l’époque. L’électronique et les ordinateurs sont aujourd’hui plus utilisés que les instruments. Ou plutôt, ils sont devenus les nouveaux instruments. Ce qui est particulier, par rapport à des musiciens de sessions pop auxquels on dit exactement ce qu’ils doivent jouer, c’est que Bowie nous a laissé exprimer nos idées.

Quelles étaient ses instructions? Prenez du bon temps! Nous avions une grande marge de manœuvre pour proposer nos choix en studio. Il nous a mis dans une position de confort où nous devions prendre la responsabilité de nos parties musicales. Ce que nous avons tenté, c’est d’atteindre le même niveau d’énergie que lorsque nous bataillons dur en concert. Tony Visconti est un grand producteur. Il perçoit tout. Il nous a laissé faire notre truc et ne nous soumettait ses suggestions que lorsqu’il sentait que nous avions besoin d’aide

Publicité