Littérature

Michel Tournier, jongleur de mythes

L’auteur de «Vendredi ou la vie sauvage» est décédé lundi 18 janvier. Conteur des îles et des arbres, il restera comme l’un des grands auteurs français du XXe siècle

«Publier un livre, c’est procéder à un lâcher de vampires. Les livres sont des oiseaux secs, exsangues, affamés, qui errent dans la foule en cherchant éperdument un être de chair et de sang sur qui se poser, pour se gonfler de sa chaleur et de sa vie: c’est le lecteur». Cette phrase, matière à dissertation, Michel Tournier, qui s’est éteint le 18 janvier 2016 à l’âge de 91 ans, l’a dite un jour au Magazine littéraire. Nombre d’écoliers ont planché sur cette conception à la fois séduisante et effrayante de la littérature et sur ses livres cannibales et savants, charnels et brasseurs de légendes.

Souvenirs d’écoliers

Avec Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967) avec Le Roi des aulnes (1970), ses romans les plus connus et sans doute les plus réussis, Michel Tournier s’est installé pour longtemps dans le souvenir des écoliers, des enfants.

D’une part, parce que les enfants furent parmi les cibles privilégiées de ses «lâchers de vampires». Il écrivit nombre de textes pour la jeunesse, se muant en conteur dans Le Coq de Bruyère (1978), Pierrot ou les secrets de la nuit (1979) proposant avec Vendredi ou la vie sauvage (1971) une variante pour enfants de Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967), qui lui valut un grand succès. Mais aussi parce qu’il aimait rencontrer ses jeunes lecteurs, passant de classe en classe, évoquant son travail, racontant à son auditoire Flaubert, ses Trois Contes et son gueuloir, sources essentielles d’inspiration, à côté de la littérature allemande.

Innocence et cruauté

D’autre part, parce que les mondes de l’enfance et de l’adolescence offrent ce mélange d’innocence, de cruauté, d’êtres en devenir encore sensibles au fantastique, que partagent ou recherchent ses personnages. L’enfant est l’objet de l’amour ambigu d’Abel Tiffauges, héros en forme d’ogre du Roi des aulnes; héros inspiré par Gilles de Rais qui «pensait comme beaucoup de magiciens de cette époque, que le sang d’un innocent, le sang d’un enfant, a des pouvoirs magiques», explique Michel Tournier dans ses Lettres parlées (Gallimard, 2015).

«Publier un livre, c'est procéder à un lâcher de vampires. Les livres sont des oiseaux secs, exsangues, affamés, qui errent dans la foule en cherchant éperdument un être de chair et de sang sur qui se poser, pour se gonfler de sa chaleur et de sa ... CATHERINE GUGELMANN

Le monde de l’enfance compte encore, parce qu’une sexualité organique, primaire, un peu enfantine peut-être, habite ses personnages. Que Vendredi ou Robinson fassent naître de leurs amours avec l’île d’étranges mandragores; que les jumeaux des Météores soient incapables de quitter leur symbiose première, rejoint l’obsession de Tiffauges pour les petits mais aussi, alors qu’il est enfant lui-même, pour ses camarades de classe à Saint-Christophe.

Soleil et ombre

Michel Tournier est cet écrivain entre deux mondes. Le soleil éclatant des îles ou du Maghreb, d’où il tirera notamment l’inspiration de La Goutte d’or, et la pénombre familière des forêts et des marais d’Allemagne, où il passe ses vacances enfant, où il retourne souvent. Né à Paris le 19 décembre 1924, il s’installera plus tard dans la haute vallée de la Chevreuse. Il étudie la philosophie, l’allemand. Dès la fin de la guerre, il se rend à l’université de Tübingen. Il y côtoie Gilles Deleuze, Claude Lanzmann. «On retrouvait l’Allemagne, Goethe qu’on aimait, débarrassés du nazisme. Il y avait quand même de quoi être heureux», se souvient-il dans un entretien en 1977. En 1949, il échoue à l’agrégation et se tourne vers les médias, la publicité, l’édition. A côté, il écrit. Sans publier, d’abord, comme il l’explique à son ami Hellmut Waller dans une lettre de 1962: «J’écris des livres que j’enfouis dans mes tiroirs pour ne plus les en sortir. Je connais trop l’édition pour avoir envie de faire paraître quoi que ce soit. Je viens de terminer un manuscrit […] Titre: «Les Plaisirs et les pleurs d’Olivier Cromorne». C’est la matrice du futur Roi des aulnes.

Succès soudain

En 1967, c’est le succès soudain avec la publication de Vendredi ou les limbes du Pacifique qui obtient derechef le Grand Prix de l’Académie française. En 1970, Le Roi des aulnes, dont le titre est emprunté à Goethe, remporte le Goncourt à l’unanimité. Il rejoint ensuite les jurés du Goncourt. Autres textes notables, Les Météores (1975), exploration de la gémellité, La Goutte d’or (1985), aventures d’un jeune Maghrébin en France, ou encore Gilles & Jeanne (1986) où Gilles de Rais rencontre Jeanne d’Arc.

Sans cesse l’écrivain reprend ses personnages, jongle avec les légendes qui le fascinent. Très documentés, ses textes se nourrissent de la Bible, des traditions, de l’histoire. Il laisse une œuvre circulaire, marquée par la nature et les mythes, dont il fut un interprète obsessionnel et plein d’imagination.


PARCOURS

1924 Naissance à Paris

1946-49 Etudes à Tübingen

1949 Echec à l’agrégation de philosophie

1958 Après des débuts dans les médias, il travaille pour les Editions Plon Gallimard

1967 Vendredi ou les limbes du Pacifique, Grand Prix de l’Académie française

1970 Le Roi des aulnes, Prix Goncourt, porté à l’écran en 1996 par Völker Schlöndorff

1971  Vendredi ou la vie sauvage

1972 Entre à l’Académie Goncourt

1975  Les Météores

1978 Le Coq de bruyère, contes, Le vent Paraclet, essai

1979 La Fugue du Petit Poucet, Pierrot ou le secret de la nuit, contes

1981 Le Vol du vampire, essai

1983  Gilles & Jeanne

1985  La Goutte d’or

1996  Eléazar

2009 Démission du Goncourt

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