Cinéma

Le festival Black Movie propose à Genève un cocktail à saveur roumaine

La 17e édition du «festival international des films indépendants» du monde entier s’ouvre aujourd’hui à Genève pour dix jours de radicalité cinématographique qu’on espère enthousiasmante

La forme change chaque année, marketing oblige, le fond heureusement assez peu. Derrière un jeune visage asiatique levant un verre pour trinquer avec vous et une cannette noire portant l’intitulé du festival, même sur fond bleu et rouge, c’est toujours le même Black Movie, curieux, radical et festif qui s’offre aux pupilles des spectateurs. Genève vient de perdre encore les sept salles des Rialto (qui avaient autrefois accueilli la manifestation), laissant sa rive droite quasiment vide d’écrans? Peu importe, tant qu’il reste des festivals pour montrer les films qui comptent! Et le Black Movie de Kate Reidy et Maria Watzlawick tient un rôle de choix dans cette évolution malgré tout préoccupante: depuis dix-sept ans, on y voit tout ce dont le commerce ne veut pas, films du «reste du monde», non conformes, trop mystérieux ou étonnants, lents ou choquants.

Si la pêche est bonne, c’est souvent grâce à la frilosité de la profession. Jamais autant de films de Cannes n’étaient restés sur le carreau de la distribution suisse? Tant mieux pour Black Movie, qui se fait un malin plaisir de rattraper les perles oubliées (du moins les moins occidentales) dans ses filets. C’est ainsi que cette année, ce festival qui se moque de la course aux premières peut aligner les derniers films d’auteurs essentiels tels que le Thaï Apichatpong Weerasethakul, le Japonais Kiyoshi Kurosawa, le Coréen Hong Sang-soo, le Roumain Corneliu Porumboiu, le Grec Yorgos Lanthimos, l’Ukrainien Sergueï Loznitsa ou le Mexicain Michel Franco. Sans oublier de révéler des dizaines de jeunes auteurs et tout en rendant hommage à des anciens (feu le Sénégalais Ousmane Sembene et le stakhanoviste nippon Sion Sono).

L’Europe, dernière frontière

Dans un paysage mondial toujours mouvant, où l’on assiste aujourd’hui à une certaine éclipse asiatique au profit de l’Amérique latine, Black Movie, plutôt que de marcher sur les plates-bandes de son homologue Filmar, se rapproche déjà depuis quelques éditions déjà de l’Europe. C’est ainsi qu’Israël, Turquie, Grèce et Roumanie sont arrivés sous sa loupe, à force de proposer un cinéma original mais pas assez «grand public». Un cinéma qui répond à sa manière à la profonde crise économique, morale et/ou politique que traversent ces pays, tandis que Hollywood ou Paris feignent encore de nager dans l’opulence. Et si c’était là, loin de la poudre aux yeux et des genres fatigués que se jouait l’avenir du cinéma contemporain?

Du jeune cinéma grec exploré en 2012, les deux représentants les plus en vue sont de retour avec deux films paradoxaux. Avec The Lobster, tourné en Irlande avec des vedettes allant de Colin Farrell à Léa Seydoux, Yorgos Lanthimos (Canine, Alps) signe une fable bizarroïde située dans un monde où l’amour et le couple seraient devenus des injonctions incontournables. La mise en scène ne vaut sans doute pas le scénario, mais l’originalité de ce dernier rend le film, Prix du Jury à Cannes, captivant de bout en bout. Quant à Chevalier d’Athina Rachel Tsangari (Attenberg), présenté en compétition à Locarno, il s’agit d’une autre vision satirique, cette fois de la masculinité, qui se joue en mer entre les six passagers d’une partie de pêche. Entre hôtel et yacht de luxe, des films qui se rendent coupables de fuite caractérisée devant la réalité grecque, comme les en ont accusés Les Cahiers du cinéma? Ou bien un artiste digne de ce nom a-t-il le droit de refuser l’injonction à réaliser un film forcément «engagé»?

L’exemple roumain

Rien de tel côté roumain, où Le Trésor (Comoara) de Corneliu Porumboiu et L’Etage du dessous (Un etaj mai jos) de Radu Muntean se situent parfaitement dans la lignée du questionnement social et moral qui a fondé la «Nouvelle vague» de ce pays depuis La Mort de Dante Lazarescu de Cristi Puiu et 4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu. Génial minimaliste, le premier (Policier, adjectif.) brosse un large tableau de la société roumaine à partir d’une minuscule histoire de deux hommes qui creusent dans un jardin d’en l’espoir d’y trouver un trésor enfoui. Dans leur trou, ils rencontreront plutôt l’Histoire. Encore plus fort, le second (Mardi, après Noël) livre un film d’une finesse exceptionnelle. On y suit un quinquagénaire tranquille de Bucarest dont la voisine du dessous a été assassinée. Témoin capital, il choisit de se taire tandis qu’un autre voisin suspect le teste. Rien n’est expliqué mais tout est suggéré, dans un style d’un réalisme bluffant, nous laissant méditer sur les actes de chacun et l’état du vivre ensemble roumain.

La relève est-elle à la hauteur des aînés? Et eux-mêmes se sont-ils montrés dignes de l’ancêtre Lucian Pintilie, principal artiste à s’opposer à la terrifiante dictature communiste de Nicolae Ceausescu? C’est ce que Black Movie propose de découvrir en reprenant trois films de Pintilie (Le Chêne, Terminus Paradis et l’inédit Niki et Flo) ainsi que trois films de nouveaux venus remarqués dans les festivals: Why Me? (De ce eu?) de Tudor Giurgiu (l’amer apprentissage d’un jeune procureur), Box de Florin Serban (la brève rencontre entre un jeune boxeur et une actrice mal mariée) et Back Home (Acasa la tata) d’Andrei Cohn (le retour au pays d’un jeune écrivain exilé). C’est ce qu’on pourra débattre lors d’une Table ronde jeudi 28 janvier. Et dire qu’il nous est arrivé de soupçonner Black Movie de se complaire dans l’abscons et le sulfureux…

Petit choix subjectif parmi les 55 longs-métrages proposés par Black Movie

- Cemetery of Splendour (Apichatpong Weerasethakul, Thaïlande). L’auteur d’”Oncle Boonmee” revient avec une nouvelle rêverie reposante centré sur un beau soldat endormi et la dame d’un certain âge qui veille sur lui. Aussi fascinant que mystérieux.


- Right Now, Wrong Then (Hong Sang-soo, Corée du Sud). Nouvelle rencontre entre un cinéaste et une jeune artiste en herbe, déclinée en deux variations. Le 17e opus du cinéaste le plus répétitif de la planète valait-il le Léopard d’Or de Locarno?


- Vers l’autre rive (Kiyoshi Kurosawa, Japon). Une jeune veuve reçoit la visite de son mari décédé qui l’accompagne en pèlerinage. Une de ces histoires de fantômes, ici plus romantique q’inquiétante, dont le maître japonais a le secret.


- Chronic (Michel Franco, Mexique). A Los Angeles, un infirmier en soins palliatifs (Tim Roth) franchit la ligne rouge par compassion. Modèle de “film de festivals” attrape-gogos ou Prix du scénario justifié de Cannes pour le jeune auteur de “Daniel & Ana” et “Después de Lucía”?


- The Event (Sergueï Loznitzsa, Ukraine). Documentaire sur un coup d’Etat réactionnaire manqué à Moscou en 1991, par l’auteur ukrainien de «My Joy», «Dans la brume» et «Maidan». Un regard forcément politique sur le «grand frère» russe.


- Afternoon (Tsai Ming-liang, Taïwan). Le grand cinéaste taïwanais, 57 ans, filme sa conversation avec son acteur et ami Lee Kang-sheng. Fin de la route pour un auteur épuisé ou bien témoignage important sur le rapport entre un artiste et sa muse?

Pratique

17e Festival Black Movie, Les Cinémas du Grütli, Spoutnik et Cinélux, Genève, du 22 au 31 janvier.
Le Petit Black Movie (programme spécial enfants), Cinémas du Grütli, du 23 au 31 janvier, les samedi, dimanche et mercredi.
Renseignements: www.blackmovie.ch

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