Rencontre

Ron Rash entre la Tamassee et Derborence

L’écrivain américain de passage en Suisse dit son amour de Giono et Ramuz et chante la poésie des rivières

Ron Rash est arrivé en Suisse avec les premières neiges, le jour même, le 14 janvier, de la parution au Seuil de son roman Le Chant de la Tamassee. Ron Rash est l’invité de Marie Musy, responsable de La Librairie du Midi à Oron-la-Ville, en prémices d’un nouveau festival littéraire L’Amérique à Oron prévu les 15, 16 et 17 septembre prochain et consacré aux écrivains américains. Ron Rash loge à l’Auberge de la Gare à Grandvaux, c’est là qu’on le rencontre.

La vue sur le lac est voilée par le brouillard en ce jour de neige, mais la veille, le romancier a pu voir les montagnes et le Léman. «Là où je vis, dans les Great Smoky Mountains, dit-il, c’est un peu comme ici. Il y a des montagnes, c’est rural. J’habite non loin de la Chattooga River, celle que l’on voit dans Deliverance de John Boorman.» Ron Rash parle de Ramuz qu’il a lu, de Derborence, un livre qu’il aime: «Maintenant que j’ai vu le paysage d’ici, je vois encore mieux le livre.» Il y a, explique-t-il, des connexions entre son pays, la Caroline où il est né en 1953, et la Suisse.
De l’eau, des monts et des forêts, tel est aussi le décor du roman qui vient de paraître, Le Chant de la Tamassee. La Tamassee est cette rivière imaginaire – inspirée de la Chattooga, dit Ron Rash – qui dévore parfois ceux qui s’aventurent dans ses eaux. C’est de ça que parle Saints at the River, de son titre américain, paru aux Etats-Unis en 2004, l’un des premiers romans de Ron Rash, qui jusqu’alors signait des polars. Le texte s’ouvre sur une scène de pique-nique familial. Une petite fille, Ruth, entre dans l’eau peu profonde. Elle avance trop loin, perd pied, veut nager, mais le courant l’emporte. La rivière la prend, la noie, et la garde.

Une image

«Quand je commence un roman, explique Ron Rash, tout ce que j’ai, c’est une image. Je n’ai pas encore l’histoire. Un jour m’est venu cette vision d’un visage qui remontait du fond des eaux, le visage d’une fillette aux cheveux blonds qui remuaient dans le courant. J’ai regardé ce visage et j’ai compris qu’il s’agissait d’un enfant noyé. Il existe des faits divers de ce genre dans nos rivières, mais, à ma connaissance, aucun enfant n’est mort dans la Chattooga, qui m’a servi de modèle. Des jeunes gens y ont perdu la vie, mais pas des enfants. Du coup, au fur et à mesure que je pensais au livre, je me suis dit que cela posait un problème différent, compliqué, que je ne pourrais pas me contenter d’un récit avec des bons et des méchants, qu’il faudrait raconter cette histoire d’une manière beaucoup plus complexe.»

Dynamite

Pour récupérer le corps de Ruth, ses parents, éplorés, désespérés, sont prêts à tout. Même, s’il le faut, à abîmer la rivière et ses rives, pourtant protégées par la loi. Les défenseurs de l’environnement, eux, ne l’entendent pas de cette oreille. Quant aux gens du cru, ils sont divisés. «Il arrive, en effet, que des gens soient capturés par les eaux et les rapides de la Chattooga, et qu’il soit impossible de récupérer les corps. Il faut attendre l’été, que les eaux aient baissé suffisamment pour les retrouver. Jadis, on lançait des bâtons de dynamite dans l’eau pour dégager et faire remonter les corps des noyés.» C’est de la confrontation de ces parents, dévastés mais influents, des habitants des lieux, de la petite bande d’écologistes radicaux, sous l’œil de Maggie, une photographe de presse originaire de la région qui revient suivre l’affaire, que naîtra le récit.

Animisme

Si le titre en français est clair comme de l’eau de roche, Le Chant de la Tamassee insiste sur le rôle central de la rivière dans le récit, le titre original, Saints at the River, est plus mystérieux. Qu’a voulu dire Ron Rash? «Lorsqu’on pense à un saint, on pense à quelqu’un de particulièrement bon. Or un saint peut aussi se montrer très rigide dans ses croyances, comme l’écologiste, Luke, ou comme le père de Ruth. Ce à quoi il croit est sans doute très bien en soit, mais que se passe-t-il quand sa croyance l’empêche de comprendre les autres? Dans le roman, tous les personnages ont une excellente cause à défendre, l’environnement, l’amour d’un parent pour son enfant, un territoire; tous sont des saints à leur manière… Les causes sont bonnes, les croyances sont bonnes, mais chacun s’accroche farouchement à ce qu’il croit. Il s’ensuit des tensions et des drames.» La dimension religieuse frappe dans le roman de Ron Rash qui comporte une scène où tous les protagonistes s’agenouillent pour prier au bord de l’eau, moment un peu exotique pour un lecteur européen: «Là où je vis, explique Ron Rash, cela ne surprend personne. Les gens se comportent ainsi. On peut y voir une pratique chrétienne, mais, en fait, dans mon livre, la prière s’adresse aussi, et peut-être surtout, à la rivière… Il y a là une dimension animiste. Savez-vous que Jean Giono est l’écrivain de langue française que je préfère? Je trouve que ses livres ont, eux aussi, ce rapport animiste au monde.» Et d’ajouter: «La nature est le décor de presque tous mes livres. Je veux qu’elle en soit un acteur important. Pour moi, d’ailleurs, le personnage principal de ce roman-ci, c’est la rivière.»

Les vivants et les morts

Dans tous les livres de Ron Rash coule une rivière. Que représentent les cours d’eau pour lui? «Beaucoup de choses. Les rivières peuvent aussi bien donner la vie que la détruire. Elles charrient le symbole chrétien de la résurrection, de la renaissance, qui compte beaucoup dans ce roman-ci. Je m’intéresse aussi aux croyances celtiques qui disent que c’est dans l’eau que se rejoignent les vivants et les morts. Dans ce livre, les vivants et les morts continuent de s’influencer les uns les autres, et la rivière est le lieu où cela se passe.» Vivants et morts se rencontrent dans la rivière. La fiction et le réel aussi? «Oui, tout à fait», dit Ron Rash.

Passé


Dans ses romans (Le Monde à l’endroit, Une Terre d’ombre, Seuil), dans ses nouvelles (Incandescences, Seuil), le passé, la guerre, les secrets de famille remontent hanter le présent. Le Chant de la Tamassee, avec ses écologistes, l’intervention des médias, avec sa communauté montagnarde qui se fissure, s’inscrit plus, semble-t-il, ici et maintenant: «Ce livre-là se déroule dans le présent, c’est vrai. Mais ce qui est arrivé à Maggie, enfant, avec la brûlure de son frère, indique pour moi une présence du passé. Je pense toujours à ce que dit Faulkner, un écrivain que j’admire intensément: «Le passé n’est pas mort, il n’est même pas passé.» Ce qui nous arrive lorsque nous sommes enfants, ce qui arrive dans un pays, tout cela continue à opérer en nous, aujourd’hui.»


Ron Rash, Le Chant de la Tamassee, (Saints at the River), Trad. de l’américain par Isabelle Reinharez, Seuil, 236 p. ***

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